Du harcèlement en ligne

C’est dur, mais c’est aussi encourageant de voir que l’on commence enfin à entendre et à reconnaître la souffrance que peut provoquer le harcèlement en ligne. 

J’ai vécu un harcèlement en ligne qui a marqué toute mon année 2018. Mon harceleur était un ex-amant et ex-collaborateur. J’avais mis fin à nos relations dans ces deux domaines. Ce harcèlement a débuté quelques mois plus tard et pris la forme : 

  • de diffusion publique d’informations sur ma vie privée (photos et correspondances intimes), souvent manipulées (recadrage, décontextualisation) afin de donner une image négative de ma personnalité et de mon travail
  • d’accusations mensongères sur ma personne et mon travail, dont la teneur n’a cessé d’évoluer et d’enfler au fil des mois

Le premier mois, j’ai d’abord tenté de répondre, de désamorcer, de raisonner. J’ai vite compris que réagir encourageait mon harceleur. Ses messages hargneux, moqueurs, prenant un maximum de personnes à témoin et les enjoignant à se détourner de moi, se sont multipliés, allant jusqu’à des dizaines en quelques heures.

J’ai à cette époque beaucoup entendu de la part de mon entourage : « Tu n’as qu’à quitter Facebook/Twitter/Instagram. Plus de réseaux sociaux, plus de harcèlement, problème réglé. »  J’ai donc quitté les réseaux sociaux que j’utilisais à des fins persos, Facebook, Insta. De toute façon, à ce stade, ma vie en ligne générait trop d’anxiété, la moindre notification Facebook me rendait les mains moites, générait de la tachycardie, des vertiges parfois. Mais je n’ai pas pu me résoudre à quitter Twitter, qui me sert à promouvoir mon activisme féministe, mes convictions, mon travail. J’y avais rassemblé autour de moi des gens qui partagent les mêmes valeurs du féminisme pro-sexe. Dissoudre tout cela était trop dommageable. Et puis comment accepter que quelqu’un me calomnie sans même pouvoir être au fait du contenu de ses messages ?

J’ai donc gardé mon compte Twitter mais j’y ai été présente un strict minimum. Je postais peu, et très factuel, sur mon actualité, des jalons professionnels positifs. Quand je voyais apparaître des notifications me taguant, je tendais mon téléphone à mon compagnon, qui regardait pour moi ce dont il s’agissait, si c’était “lui” ou pas. Je n’étais pas capable (je ne le suis toujours pas) de me confronter à ses tweets malveillants sans pleurs ou départ de crise d’angoisse.

Le harcèlement a continué, à raison de salves de posts tous les 10 jours, ou toutes les 3 semaines. Des connaissances ont relayé les calomnies de mon harceleur. Le Tag Parfait a relayé également. J’ai alors pris une avocate. Nous avons envoyé des mises en demeure, qui sont restées sans effet. On m’a dit : “fais la morte, il va se calmer.”

Il ne s’est pas calmé. Pendant 10 longs mois, il a publié plus de 100 posts sur tous les réseaux et média imaginables (FaceBook, Insta, Twitter, Medium, Wix, WordPress), allant crescendo dans le mensonge et l’intimidation. Il s’est aussi adressé par e-mail ou bien de visu à mon entourage professionnel, un peu partout dans le monde, pour continuer de répandre ses calomnies.  Je ne me suis déplacée à quasi aucun des nombreux festivals où passaient mes films, de peur de le croiser : cette personne s’y déplaçait pro activement, et montait sur scène pour prendre la parole à ma place, ou pour expliquer publiquement que les prix devaient m’être retirés. Je me suis isolée. Coupée d’une communauté que j’aimais et respectais.

Mon harceleur n’a d’ailleurs pas harcelé que moi, mais aussi une autre femme connue dans la pornographie féministe que j’estime beaucoup et qui en a beaucoup souffert, sans s’en ouvrir publiquement.  Il l’a accusée de choses abjectes, qui comme dans mon cas, sont à 100 000 lieues de ses valeurs, de ses actes, et de ce qu’elle est et défend.

En ce qui me concerne, l’impact de ce harcèlement a été inattendu. Je ne pensais pas que des posts, de l’immatériel, de la vie virtuelle, pourraient générer cette souffrance. Je ne pensais pas que des accusations mensongères induirait en moi ce mal-être. J’ai ressenti pendant ces 10 mois une anxiété constante. L’impression, entre deux salves d’attaques, d’être en sursis. Je redoutais le prochain mensonge, qui serait certainement encore plus infamant. J’essayais d’imaginer ce qu’il allait inventer d’encore plus calomnieux. Jusqu’où irait-il ? Qui d’autre contacterait-il pour raconter des horreurs sur moi ? J’ai perdu le sommeil, l’appétit, ma concentration, et malgré l’absurdité de ses accusations, à un moment, j’ai eu l’impression vertigineuse de devenir folle : si quelqu’un me hait à ce point, s’acharne à ce point contre moi, est-ce que je ne le mérite pas ?

Alors j’ai entamé une sorte d’auto-investigation. Un véritable travail de détective sur moi-même. Je me suis plongée, avec l’aide de mon compagnon, qui a été d’un soutien indéfectible pendant cette période, dans l’historique de mes relations, professionnelle et personnelle, avec mon harceleur. Notre courte aventure et nos deux collaborations professionnelles étaient très documentées par nos conversations écrites (WhatsApp, e-mails, Messenger etc). Même après leur terme, nous étions restés en contact quelques mois de façon bienveillante. J’ai lu, relu ce que nous nous disions, et je n’ai rien trouvé qui préfigure ce déchaînement de haine, ni l’élaboration de mensonges aussi violents. Mais quelle réponse aurais-je pu trouver ? Ses motivations lui appartiennent. Je sais juste que toute imparfaite que je suis, j’ai été bienveillante avec lui, dans le travail comme en privé. Je ne méritais en aucun cas “ça”.

Au-delà de l’obsession (peut-être pathologique ?) de mon harceleur, ce qui m’a le plus blessée, c’est le fait que nos amis et nos collègues d’alors, qui formaient toute une communauté aux valeurs fondées sur le respect et la solidarité, n’aient pas levé le petit doigt devant son acharnement à mon encontre. Des gens qui ont vécu chez moi, travaillé avec moi,  qui m’ont connue et vue à l’œuvre dans mes activités, qui savaient que ses accusations étaient mensongères, infamantes, et qui ont assisté à tout cela ; sans un mot. Qui ont parfois liké, encouragé, relayé, même.

Leur silence ou leur complicité, de surcroît dans un milieu qui se proclame éthique, je l’ai vécu comme une validation des actes de mon harceleur, comme si tout un groupe approuvait : je méritais bien tout ce qui m’arrive. Et cela m’a meurtrie plus encore que les attaques frontales et répétées. 

Les phénomènes de meute, je les connais depuis petite. J’étais deux ans plus jeune que les autres à l’école, je faisais partie de celles qui en prenaient plein la gueule. Je n’y prendrai pas part.

J’ai été très touchée d’entendre Léa Lejeune dire en parlant du harcèlement qu’elle a subi de la part de la Ligue du LOL : « Quand on est passée par là, on ne le souhaite pas aux autres. » C’est exactement ce que je ressens ces jours-ci.

Il faut que ces comportements de meute cessent.

Ne répondons pas aux harceleurs par le harcèlement. Laissons faire la justice. Elle a enfin les outils pour mettre un terme à ces maltraitances.

Il faut que les réseaux sociaux changent. Et au lieu de faire la guerre aux tétons féminins, qu’ils prennent enfin, enfin, en compte les signalements de harcèlement.

Je sais qu’Eric Morain est sur le coup. J’ai de l’espoir.


Voici une des dernières images de moi postées sur Twitter par mon harceleur. L’une est de nature intime, je ne la reposte pas. Les deux sont rageusement raturées de noir par ses soins. Oui, on se croirait dans un mauvais film.