En grève

Je commence une grève. C’est une grève mue par une impulsion très personnelle. Mais peut-être que d’autres femmes s’y reconnaîtront. Je fais la grève de l’hétérosexualité.

Préambule. J’ai arrêté tout effort de « séduction » hétérosexuelle il y a quelques temps déjà. J’ai arrêté d’essayer d’être un bon coup il y a trois ou quatre ans, et j’ai arrêté par la même occasion d’essayer d’être belle pour les hommes*, que ce soit celui qui vit chez moi ou ceux que je croise dans l’espace public, au travail. 

En revanche, ces dernières années, j’ai continué à me projeter dans le schéma d’un couple hétérosexuel qui ne serait pas hétéronormé. Et j’ai consacré beaucoup de temps, d’énergie et d’amour à essayer de construire cette utopie. Parce que j’aime des hommes, je tombe amoureuse d’hommes, je désire des hommes. 

Aujourd’hui, je suis fatiguée par 20 ans de relations hétérosexuelles ; finalement toutes aussi hétéronormées les unes que les autres (couple plus ou moins exclusif, plus ou moins possessif, vivant ensemble, faisant des projets ensemble, faisant beaucoup de compromis pour être ensemble). Je suis fatiguée, et je suis en colère, non pas contre les hommes que j’ai aimés et que j’aime, mais contre le schéma de couple dans lequel il me semble que l’on est formatés à se projeter ensemble. 

Je suis fatiguée, car être féministe et en couple est épuisant. Militer publiquement est déjà fatiguant, continuer de militer (en douceur, en écoutant, en expliquant) quand on rentre chez soi l’est encore plus. Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui s’intéresse profondément au féminisme, qui lise beaucoup pour désapprendre les biais et les stéréotypes sexistes, je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne soit pas sur la défensive quand on parle féminicides, culture du viol, charge mentale et charge sexuelle. 

Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne considère pas que mon corps, ma sexualité et mes sentiments amoureux ne lui sont pas réservés exclusivement. Je n’ai jamais été en couple avec un homme que mes aspirations à jouir d’une grande liberté n’ont pas poussé pas à me quitter brutalement, et à dénoncer mon égoïsme.

Déclaration de grève. Je défends publiquement depuis plusieurs années l’idée que même le plus intime de l’intime est politique. Il est temps que j’étende ma prise de conscience à ce qu’il y a de plus intime pour moi encore que la sexualité : mes rêveries amoureuses. 

Alors j’arrête. 

J’arrête de me contorsionner pour répondre aux attentes des hommes qui ont été, sont et seront dans ma vie.

J’arrête d’insister pour payer les verres des mecs lors d’un premier date, parce que je culpabilise de n’avoir pas envie de rentrer avec eux. J’arrête de m’épiler pour ces mêmes mecs, par peur de les dégoûter.

J’arrête d’accepter que ma sensualité et ma curiosité, mon besoin de tendresse quotidien aussi, ne puissent être assouvis par les hommes que dans le cadre de rapports génitaux qui ne m’intéressent pas tellement. J’arrête de négocier avec eux du peau à peau contre des rapports phallocentrés.

J’arrête de porter la charge sexuelle de la séduction amoureuse (stop les achats de culottes à 60 €), de la santé sexuelle (“et toi, tu t’es fait tester ?”), de la contraception, de la créativité érotique. 

J’arrête d’accepter qu’être en couple signifie que je dois réprimer, refouler, tuer mon désir, quand il n’a pas pour objet l’homme avec qui je vis.

J’arrête de porter pour deux le poids de la culpabilité de ne plus avoir envie de faire l’amour. 

J’arrête de laisser les hommes croire que je leur appartiens, physiquement ou émotionnellement. 

J’arrête de renoncer à ma liberté d’individue, qu’elle soit affective ou sexuelle, pour leur confort psychologique. 

J’arrête d’accepter de me battre, au sein de mon propre foyer, pour pouvoir travailler autant que je le souhaite aux projets qui me tiennent à cœur. J’arrête de négocier avec les hommes pour pouvoir faire ce que j’aime faire, à mon rythme.

J’arrête d’accepter que l’on me dise que je suis « une égoïste », « une femme dure », « incapable de partager » parce que le projet amoureux et la maternité ne sont pas les buts uniques de ma vie de femme.

J’arrête de porter la charge émotionnelle du couple, et de compenser par mon travail personnel de lectures, d’écoutes de podcast sur la communication non violente & co, le manque d’éducation des hommes sur la reconnaissance et l’expression de leurs émotions.

J’arrête de tomber à pieds joints dans des schémas de dépendance affective toxique**, qui m’empêchent de me sentir valide, si je ne suis pas couvée par le regard désirant ou aimant d’un homme.

En fait, j’arrête de ne pas oser être vraiment moi.

Je répète : j’arrête d’essayer tant bien que mal d’être une autre afin qu’on me respecte, et qu’on envisage de former un partenariat amoureux avec moi. 


J’arrête de garder pour moi mes rêves, mes colères, mes aspirations intimes pour ne pas heurter, ni être perçue comme menaçante. 

J’arrête de me contenir pour ne pas être considérée comme sale, salie, salope ; comme une femme qu’on peut brutaliser à coup de ghosting, de remarques condescendantes, d’insultes, de menaces.

J’arrête de donner spontanément toute mon attention, ma confiance, mon empathie, mon temps, mes connaissances, en acceptant qu’on me donne bien peu en retour.

J’arrête d’accepter des situations qui ne me conviennent pas, par envie de bien faire, par envie de réussir un projet amoureux hétéronormé. 

J’arrête de banaliser les efforts que je fais pour être inclue dans la vie des hommes. J’arrête de les considérer comme normaux sous prétexte qu’il faut bien compenser le fait que je suis une femme qui aime l’amour, et qu’en plus je suis féministe.

Bref. J’arrête de réduire mes projections de vie amoureuse au schéma si contraignant et si daté du couple hétéronormé. 

Je n’arrête pas de fréquenter des hommes, je n’arrête pas brutalement de les aimer ou de les désirer, mais je décide d’arrêter NET tout effort vers eux à la minute où je m’aperçois que ce que je suis pose problème, que l’on s’attend à ce que je change, que je donne plus que l’on n’est prêt à me donner.

La grève commence immédiatement. Je ne sais pas quand elle finira. Je ne sais pas où elle va m’emmener : lesbianisme politique, hétéroanarchisme, célibat, polyamour ? Aucune idée. Mais je sais que ça va être chouette.

Et vous ? Vous en êtes où de votre rapport à l’hétérosexualité ?

* Par hommes, j’entends : hommes cis et hétérosexuels.

** Je vais relire Liv Strömquist, Manon Garcia, et Peggy Sastre à ce sujet.

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