Journal de grève J114

Vraie ou fausse grève ?

« Si tu couches avec des hommes, chérie, tu fais la grève de rien ! » « Deviens lesbienne et fous-nous la paix ! » Récemment, une poignée de femmes s’identifiant comme lesbiennes sont venues écrire des commentaires agacés sous mes vieux posts de journal de grève. Ces façons trop familières ou trop brutales de s’adresser à moi commencent à me braquer et, fatiguée, je les ai bloquées. Mais… je les entends. Et quelque part, elles ont raison : ce serait tellement plus simple de boycotter purement et simplement les bites de mecs cis !

J’ai pris un chemin beaucoup plus tortueux que celui de tourner drastiquement le dos aux hommes : celui de renégocier mes rapports hétéro avec eux. Mais pour que cette négociation puisse avoir lieu, il faut bien que rapports il y ait ! C’est dans le cadre des relations sexo-affectives que j’entretiens avec les hommes que j’essaie activement de réinventer avec eux un mode amoureux qui me convienne. Un mode où mon désir, mon amour même, mon envie de prendre soin de l’autre, puissent cohabiter harmonieusement avec mon besoin de liberté, de respect, d’acceptation de qui je suis.

C’est ambitieux, et si ma grève peut sembler, vue de loin, bien confortable à certain.e.s, je peux vous dire que les négos ne sont pas de tout repos. Voire parfois franchement douloureuses. Ce soir, je suis plutôt d’humeur à faire brûler des pneus devant l’usine à formater de l’amour patriarcal. 

Je vous raconte. 

C’est quoi, une relation digne de ce nom ?

Il y a quelques jours, un des hommes que j’ai fréquentés le plus régulièrement ces trois derniers mois a mis fin à notre liaison. Il l’a fait par What’s app — alors que nous vivons à quelques km l’un de l’autre. Il a eu ces mots, pour justifier le caractère abrupt de sa prise de distance : 

« Il faut savoir prendre tes responsabilités par rapport à ce que t’as voulu que « ce » soit ».  (Ce = notre relation, non nommée.) 

Puis, toujours au sujet de notre lien, il me dit : «  pour moi, il est évident qu’il faut arrêter ce « semblant de chose » ».

Ce que cet homme qualifie de « semblant de chose », c’était le partage de longs moments, une à plusieurs fois par semaine pendant plusieurs mois, d’huîtres au coucher de soleil, de baignades sur les plages bretonnes, des longues conversations pendant lesquelles il me racontait des choses qu’il n’avait, me disait-il, dites à personne. Il était content que je prenne le temps de l’écouter. C’était une relation faite aussi de beaucoup d’intimité physique, de sexe non protégé (safe), tendre, régulier. 

Tout ça résumé par : un « semblant de chose ». Le mépris que j’ai entendu dans ces mots a fait battre le sang dans mes tempes. 

C’est quoi en fait, une relation qui serait digne d’en porter le nom, selon cet homme (et tant d’autres) ? Est-ce que c’est ce type de relation hétéro qui consiste à offrir, en tant que femmes, l’accès exclusif à notre sexe ; dans l’espoir que l’homme avec qui on relationne — si on fait bien attention à ne pas être trop exigeantes dans les premiers mois —  acceptera de construire avec nous un couple… au sein duquel nous supporterons l’essentiel de la charge domestique ?  Mais ce n’est pas une relation, ça, c’est un contrat de dupe !  Entre une offre amoureuse féminine numériquement plus élevée que la demande masculine et le fait que les femmes sont éduquées à accorder plus d’importance que les hommes à la réussite de la vie romantique et affective ; la dynamique des rencontres amoureuses hétéro est biaisée. Elle met les femmes en position de demande, les hommes en position de pouvoir. Pouvoir de choisir, de disposer, même. Ces fondations sont inéquitables, pour ne pas dire pourries. Mais ce serait ça, une relation digne de ce nom, respectable ?

Et bien : très. Peu. Pour. Moi.

Le détail qui tue

Je suis sortie de la respectabilité patriarcale il y a quelques temps déjà. Je me trouve très bien en Terres Salopes, et je compte y rester, merci. 

Depuis mon territoire de meuf qu’on ne prend pas toujours la peine de respecter, je vais continuer à essayer de créer des liens amoureux hors normes. Libres. Empathiques. Où la connexion émotionnelle, la confiance, l’écoute seront les valeurs cardinales. Et comme me l’a conseillé cet homme en sortant de ma vie, je vais « prendre mes responsabilités ». C’est à dire assumer que cette grève que je fais me vaudra aussi parfois, en plus du rejet amoureux, du mépris. 

Cette histoire, je pourrais l’achever là-dessus, mais il reste un détail : ce qui a déclenché la rupture. C’est le détail qui tue, parce qu’il est aussi intime qu’il est, évidemment, politique. Il s’agit de charge sexuelle.  

Après plusieurs mois de relation, j’ai formulé à cet homme deux demandes, pour que moins d’aspects de notre lien reposent sur mes épaules uniquement. Première demande, assez anecdotique : qu’on s’organise mieux pour se voir. Deuxième demande, plus importante : qu’on fasse attention ensemble aux moments où les rapports sexuels étaient safe, comme je ne prends plus de contraceptif. Je lui demandais donc que nous partageions la charge relationnelle (planifier des moments ensemble), et la charge sexuelle (réfléchir à la contraception). 

Et bien… C’était trop demander. C’est, texto, ce qui m’a été répondu. La fertilité, c’est mon intimité, donc c’est mon taff. 

Voilà. J’ai pas lâché. Et la suite, vous la connaissez.

Alors oui, je couche avec des mecs. Et je me prends à les aimer, même, parfois. Et c’est vrai que ma grève est la plupart du temps une grève douce. Je ne roule pas des pelles avec un cocktail molotov à la main. Sur les sujets qui achoppent, j’essaie de communiquer, d’emmener mes amants sur mon terrain. Mais je ne déroge à aucun moment aux principes de ma grève de l’hétéronormativité : mon corps n’appartient qu’à moi. Et je ne porterai plus silencieusement toute la charge sexuelle et émotionnelle de la relation. 

Bref.

Que la grève continue !

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