Journal de grève J181

De mon classisme sur les applis de rencontre

J’étais de passage à Paris cette semaine, et comme à mon habitude, j’ai profité de mon séjour pour accumuler un maximum de matches sur Tinder, Bumble, OKCupid, Happn et compagnie.

En matière sexo-affective, je discrimine principalement (mais fortement) sur le « capital culturel ». Être diplômé ou du moins curieux, intello ou progressiste restant un privilège de classe, je chasse donc plutôt en eaux bourgeoises. Je le sais, je n’aime pas cette idée, et pour autant j’ai du mal à changer ça. 

Moi et mon classisme apprécions donc de swiper depuis le centre de Paris, où la densité d’hommes baisables, d’hommes potentiellement stimulants intellectuellement, et d’hommes cumulant ces deux atouts est bien plus élevée que dans mon village des Côtes d’Armor. Dès que j’ai une minute, dans le métro, en attendant mon café, aux toilettes, hop hop hop, je swipe. Puis je trie les matches une fois rentrée en Bretagne. Le dating en ligne, pratiqué avec un peu de sérieux, ressemble à une véritable industrie personnelle. 

Cette semaine, à Paris, j’ai été très productive. Je me suis fait des sessions de plus d’une heure de swipe avant de dormir. Un soir, je matche avec ce mec. Il a 10 ans de moins que moi, il est FFI (Faisant Fonction d’Interne) dans un hôpital de la région parisienne, il a une dégaine de séducteur un peu poseur. Il me plaît bien, je me dis que je lui écrirai en rentrant en Bretagne, et que j’essaierai d’aller boire un verre avec lui la prochaine fois que je viendrai à Paris. Pour le moment, je ne lui envoie pas de message, j’ai un agenda complètement plein de toute façon. Après avoir enchaîné les obligations pro à un rythme intensif pendant trois jours, mon dernier rendez-vous parisien est à 17h à l’hôpital. Cette fois, c’est perso. J’ai ma première consultation de PMA. 

De l’âge de mes ovocytes 

J’ai décidé d’entamer une démarche de préservation de la fertilité l’année dernière, après notre séparation avec mon partenaire depuis trois ans et demi, Karl. Nous nous sommes quittés juste après avoir essayé de faire un enfant. On a tenté deux mois, et puis il ne se projetait plus dans ce projet-là. Ravaler ce désir d’enfant, ça m’a violemment retourné le bide, à en crier dans l’oreiller. Trois mois après l’arrêt des tentatives, on s’est séparés. Je me suis retrouvée seule dans ma grande maison bretonne, avec ma pile de livres sur l’accouchement physiologique, « tout ce qu’on ne nous dit pas sur la grossesse », « notre corps nous-même », etc., Et je me suis dit que j’allais congeler quelques ovocytes, et voir si je ne ferais pas un bébé en célibataire, si mon envie d’enfant demeurait. 

J’ai commencé par m’intéresser au don d’ovocytes, qui permet de garder pour soi une partie de ses gamètes — si on en fournit suffisamment. Il y a un vrai manque d’ovocytes dans les banques de gamètes. Sans doute parce que la procédure est plus lourde que pour les dons de sperme : il faut faire une stimulation ovarienne, puis il y a un geste chirurgical : une ponction au travers de la paroi du vagin. L’idée de pouvoir aider des personnes dans leur parcours PMA me plaisait. Et puis c’était une façon d’accéder simplement et gratuitement à la préservation de la fertilité, car pour faire congeler mes ovocytes en tant que femme célibataire, la loi bioéthique n’étant pas encore passée, il m’aurait fallu partir en Espagne ou en Belgique et dépenser plusieurs milliers d’euros. Et même des frais annuels pour le maintien au congélo de mes œufs ! 

Au moment où j’ai commencé à me documenter sur le don, j’avais 37 ans et demi. Il me restait exactement 6 mois pour donner mes œufs et tenter d’en garder sous le coude (à 38 ans, la loi française dit que c’est fini, on a les ovules périmés). Je me porte donc candidate tambour battant auprès de l’institut Montsouris. J’obtiens rendez-vous très vite, et mes analyses génétiques ainsi que mon échographie pelvienne se révèlent satisfaisantes. Mais un mois plus tard, mon dossier est finalement refusé par la commission de l’institut Montsouris. La raison : mes antécédents familiaux. Il y a eu beaucoup de cancers dans ma famille, et même s’il n’est pas prouvé que ce soit génétique… Il n’est pas prouvé que ça ne le soit pas non plus. Je peux remballer mes ovocytes. 

En juin, j’ai 38 ans. Et en août, la loi bioéthique passe, ouvrant enfin la PMA aux femmes célibataires, ainsi qu’aux femmes en couple avec une autre fXmme. On ne sait pas encore quand elle sera applicable, mais je prends immédiatement rendez-vous à l’hôpital B. 

Quand je me pointe à la consultation du Dr. Z, ce jour-là, la loi bioéthique n’est pas encore applicable. Il faut donc que je puisse être admise pour raison médicale. Je me suis préparée à me faire claquer la porte du congèle au nez. Mais on ne me pose aucune question, on ne me demande aucune justification personnelle. La consultation est un échange long et intéressant avec le médecin, qui se termine par des formalités administratives. Je serai prise en charge en raison de mes antécédents familiaux. Je sors de l’hôpital surprise et ravie. Il fait beau, je sais que j’ai une chance rare d’être tombée dans ce service qui ne demande pas aux fXmmes de rendre des comptes sur leurs décisions en matière de fertilité et de procréation. Je décide de me poser 20 minutes au soleil pour savourer ce moment avant de prendre ma voiture et de rentrer en Bretagne. 

Des sextos et du virtuel comme sortie du tunnel

C’est là, dans la chaleur de la fin d’après-midi, que je découvre le message de l’interne avec qui j’ai matché. C’est même pas dix mots, mais c’est drôle, et en plus il n’y a pas de fautes. Dans un sourire, je propose qu’on prenne un café en vitesse si son hôpital est sur ma route du retour. Le mec me dit juste : « j’ai envie de plus qu’un café avec toi ». Et ça met le feu aux poudres. Je pense que les poudres étaient déjà très très inflammables de base, pour être honnête. Mais en tout cas, je m’enflamme. Son hôpital n’est pas du tout sur ma route, il est même carrément dans l’autre sens, à 90 minutes de l’hôpital B. Je lui réponds que je ne passerai pas pour un café, mais que s’il veut m’envoyer des sextos… J’ai 4 heures de route, ça égaiera mon trajet. 

À ce moment-là, je n’ai pas échangé de sextos depuis mille ans. Ce n’est pas faute d’avoir proposé, depuis le début de ma grève. Mais je n’ai récolté de mes différents partenaires que des réponses allant de : « Euh là je suis au taff »… à « Hum, ça me déconcentre plus qu’autre chose ! ». Hé ben là, le mec se le fait pas dire deux fois, il m’appelle direct ! Je décroche pas, je suis un peu farouche du téléphone. Il réessaye. 

Bon. Je monte dans ma voiture, histoire de m’isoler un peu, et je prends l’appel. J’entends sa voix grave sur les enceintes de ma caisse me dire que je le fais bander sévère. Je sais plus trop ce qu’il me raconte d’autre, pour être franche, mais on se parle longtemps, il me fait rire, et il a une voix excitante. Il a un accent étranger prononcé, il me dit qu’il est arrivé en France il y a trois mois seulement. Quand on raccroche, je suis très, très excitée. Sur la route, il m’envoie des photos de sa bite, et ça me réjouit. Je m’arrête pour essayer de prendre quelques photos de mes seins, de ma main entre mes jambes. Je me rends compte que je suis rouillée du sexto, mes images ne ressemblent pas à grand chose. La tension sexuelle monte au fil du trajet, je bouillonne, j’ai la tête dans une chambre d’interne en banlieue parisienne, je rate plusieurs fois la sortie sur l’autoroute… Je finis quand même par arriver chez moi — avec une bonne heure de route en plus dans les pattes. À peine posée, il me rappelle, cette fois en visio. Il est à poil, allongé sur son lit, sa bite dans la main. Il crache dans sa paume, il se branle vigoureusement, il m’appelle bébé. Haha ! J’adore ! Il demande à voir ma chatte. Quand je la lui montre, il me dit : « ça c’est de la chatte ! ». Je suis à fond. 

Pendant quatre jours, on décolle pas, on s’envoie des photos, des messages vocaux. Je ressors mes lampes pour bien m’éclairer pendant que je me filme… Je commence à me rappeler comment on fait, les angles, la lumière, les cadres. J’avais pas pris d’images « cul » de moi depuis avant mon premier film porno. C’est comme ça que mes envies de créer de la pornographie étaient nées — en envoyant des sextos à un homme. Ma libido et ma créativité s’étaient emballées très, très fort. C’était en 2016, il y a cinq ans. Ce mois de septembre 2021, j’ai adoré m’y remettre. Célébrer mon corps, mon désir, ce que je trouve beau chez moi, chez les autres, dans le sexe.

Pendant ces quatre jours, je jouis je ne sais même plus combien de fois. Je me touche dès que je rentre à la maison tellement l’interne me chauffe à blanc. Entre les vagues brûlantes de libido et des orgasmes énervés, je me demande si ce n’est pas ça, ce qu’il me faudrait. 

Une relation purement virtuelle. 

Il y a quelque chose d’à la fois libre et rassurant dans cette situation. 

Ce que l’interne me propose de vivre au téléphone, est-ce que dans quelques années, une intelligence artificielle ne me le proposera pas, dans une version à la fois encore plus surprenante et encore plus « faite pour moi » ? Ça ne fait peut-être pas rêver, comme ça, sur le papier, le trip « Her ». Mais avoir à la fois la libido qui grimpe aux rideaux, l’absence de mise en danger affective… Imaginez le nombre et la variété de partenaires potentiels !

Et si la sortie de l’hétéronormativité pouvait se programmer ?

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