Journal de grève J194

De la récompense aléatoire et variable comme forme de torture romantique

Je lis Judith Duportail et cette citation me frappe : « Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. » Judith parle ici des applis de rencontre. « Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. Un message ? Un match ? Et un match de qui ? » Ce mécanisme de récompense aléatoire et variable me fait pour ma part moins penser aux applis de rencontre, qu’au comportement des hommes avec qui j’entame des relations sexo-affectives. 

Dépression et séduction

Je pense tout particulièrement à une relation que j’ai amorcée en juillet. Il s’agit d’un homme, à peu près mon âge, qui me contacte au téléphone pour un motif professionnel — on prépare ensemble une intervention en public. Au bout du fil, on se parle 20 minutes de cette conférence. Rien à signaler, si ce n’est son insistance pour me faire parler du harcèlement que j’ai vécu de la part du performer R en 2018/2019. Je résiste une fois, deux fois à ses tentatives de me tirer les vers du nez, et puis j’en parle vite fait. Ce n’est pas très grave, je comprends la curiosité, le besoin d’entendre de ma bouche certains éléments de cette histoire. 

Après 20 minutes de blabla pro, on bifurque totalement sur des sujets de conversation perso. Je suis vraiment très mal à ce moment-là de l’été. On est en juillet 2021, j’ai arrêté trois mois plus tôt les antidépresseurs commencés en juillet 2020 lors de mon burn out. J’avais commencé un traitement à cause de son anxiété, très forte. Là, plusieurs semaines après mon sevrage, je suis au beau milieu d’un épisode dépressif que je juge sans précédent. Apparemment, je me suis sevrée trop tôt, trop vite. Pour remonter la pente rapidement et être opé pour ma rentrée en école infirmière fin août, je décide de reprendre des antidépresseurs. Du Prozac, cette fois. Pas de bol, je vis particulièrement mal le début du traitement. C’est pire que tout, les matins sont difficiles, je me réveille dans un état de mal-être physique et psychologique sans précédent, c’est bien flippant. 

En plus de ça, le jour de ce coup de fil, j’ai mes règles. Quand je décroche le téléphone, il est midi, je suis au lit en culotte menstruelle, et c’est vraiment pas la fête dans ma tête. Alors quand ce mec que j’ai au téléphone me dit que c’est vraiment, vraiment difficile pour lui depuis le premier confinement… ça ouvre les vannes. Je lui dis que je suis tellement pas bien à cet instant T, que je me pose la question de ma capacité à faire cette intervention en public. 

On se parle longuement. On se livre, on rigole, c’est un beau moment. J’arpente ma chambre en culotte de règles, ce qu’on se dit me passionne, j’ai l’impression qu’on se capte, qu’on se comprend. Cet homme me confie qu’il est dépendant affectif. C’est la première fois que j’entends quelqu’un se qualifier comme ça, je trouve ça beau et courageux. Il me dit aussi trouver les relations hommes femmes violentes. J’ai l’impression de parler à quelqu’un qui aurait traversé ce que j’ai vécu, mais puissance 10. Je ressens de l’intérêt, de la tendresse. Et puis il me fait marrer, un peu en mode Woody Allen. Je suis séduite. 

C’est un beau roman, c’est une belle histoire

La date de la fameuse intervention en public approche, et j’ai bien failli annuler quinze fois tant je suis mal. J’ai perdu cinq kilos. Mais je suis venue, et je dois dire que l’idée de le rencontrer m’a aidée, portée. Quand on se retrouve face à face pour de vrai, en chair et en peau claire sous le soleil du midi, je le drague. Du mieux que je peux, vu l’état piteux dans lequel je suis. Mais y a des trucs qui ne se perdent pas trop. Un soir, de verre en verre, je monte avec lui dans sa chambre d’hôtel, je prends une douche, je me mets en serviette blanche cheveux mouillés sur son lit. Il finit par comprendre pourquoi je suis là. Et c’est joli. Le matin, je me réveille le visage enfoui dans sa poitrine, moi qui suis incapable de partager mon sommeil avec quelqu’un que je ne connais pas. Il me dit qu’on « s’entend bien », que ça fait un bail ne lui est pas arrivé. 

Je veux que cette histoire se passe bien pour lui, que ce qu’il se passe entre nous lui fasse du bien. En tout cas, pas de mal. Je sais que je peux être brusque, cette histoire d’intensité poussée au max, là*. Je ne veux pas le brusquer, je lui demande tout le temps si ça va. Au début, ça va. Ça va super, même. On baise bien, on dort très bien ensemble, et il est hyper présent par SMS. Enjôleur, cajoleur. Il est un peu plus petit que moi — ce qui dans mes relations avec les hommes peut me faire sentir grand machin pas sexy — mais il a une façon de se tenir, de ME tenir, qui me fait fondre. Sa main sur l’os de ma hanche fout le feu à tout mon corps, sa main autour de ma taille quand on se promène me rend guimauve. 

Femme de compagnie

Dix jours passent, et d’un coup, il est beaucoup moins présent. Il met 12h voire 24h à répondre à un texto. Ce chaud froid que je ne comprends pas déclenche en moi un début d’anxiété. J’en parle à d’autres personnes qu’à lui, je ne veux pas l’emmerder avec mes névroses, je respire un grand coup et je gère comme ça. 

On part en vacances tous les deux. Il fait chaud, il y a une piscine, des cigales, on va passer une semaine ensemble. On baise le premier soir. Et puis plus du tout. Plus rien de sexualisé, plus de baisers profonds, de respirations qui se mêlent, plus de main sur les seins, sur la hanche. Si je mets mes mains autour de son visage, que j’approche ma bouche de la sienne, il détourne la tête, il m’énonce sa to do list du jour.  « Il faut que je fasse… » ça, ça, ça. 

Le seul truc qu’il me reste : à l’heure de la sieste, il me caresse l’omoplate au soleil, je m’endors, c’est doux. J’ai l’impression d’être un grand chien, une femme de compagnie à qui on fait des papouilles en lisant des articles du Monde — jusqu’à ce que je me rende compte qu’il fait plus de câlins au cane corso de la voisine. 

Le soir, au lit, quand je le vois couché dans le noir, les yeux rivés sur la lumière bleue de son téléphone, j’essaie d’en parler avec lui, de cette aridité. De lui demander ce qu’il se passe. Mais selon lui, il ne se passe rien. Il me renvoie à moi-même. Mes inquiétudes sont des « prophéties auto-réalisatrices ».  En énonçant un problème, je crée le problème. En énonçant un problème, je lui fais violence. 

On a eu de nouveau de chouettes moments. Puis de nouveau du froid. Du chaud. Du froid.

Les chaud-froids de cet homme, je ne pense pas qu’ils soient le moins du monde conscients ou manipulateurs. Je pense qu’il se débattait comme il pouvait avec lui-même. Je n’en sais rien, en fait. Ce que je sais, c’est que ces chauds froids ont fonctionné sur moi à la façon du mécanisme de la récompense aléatoire et variable que décrit Judith Duportail. À force de ne pas comprendre ce que j’allais recevoir de la part de cet homme lorsque je proposais ma tendresse, mon attention, mon désir, j’ai déclenché de l’anxiété, de la dépendance. Il y a eu un moment où la journée, je regardais toutes les deux minutes mon téléphone pour voir s’il m’avait répondu. La nuit, je me réveillais en mode tachycardie pour vérifier s’il m’avait donné des nouvelles.

Cette addiction sexo-affective a pris d’autant plus facilement, que ma garde était baissée. 

Je ne pensais pas que quelqu’un qui avait vécu et identifié sa dépendance affective pourrait avoir lui-même des comportements déclencheurs d’anxiété affective. 

Quelle connerie de ma part ! 

Quand on connaît un schéma par cœur, on a toutes les peines du monde à ne pas le rejouer, encore et encore. Lui, comme moi.

* Voir le J193

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