Journal de grève J196

Du consentement : dans un lit simple

Dans la même lignée, j’ai été maladroite — et peut-être même ai-je fait preuve d’une certaine violence — avec l’homme aux sextos. Vous vous rappelez ?* L’interne — enfin FFI, faisant fonction d’interne, c’est important parce que c’est une position beaucoup plus précaire. Plus jeune que moi, étranger, arrivé il y a juste trois mois de son pays directement en banlieue parisienne, il accumule garde sur garde sur garde… Mais je mets de côté toutes ces infos, en ne voyant en lui qu’un futur médecin. Un homme bien éduqué, qui écrit joliment. Un mec au désir très exprimé, un dragueur, avec du bagou, entreprenant, charmeur. 

Lors de nos conversations téléphoniques, je lui parle du fait que je ne sais pas si je veux qu’on se rencontre, parce que j’aime beaucoup l’intensité qu’apporte le virtuel à nos interactions. Il me rétorque que lui, il veut absolument qu’on se voie. OK. Quelques jours plus tard, je sais que je dois aller à Paris. Je lui propose qu’on se voie le soir de mon arrivée.

On se parle beaucoup sur WhatsApp. Le jour qui suit ma proposition, puis celui d’après, il me répond sur tout, sauf sur la date de notre rendez-vous. J’insiste, il évite. Je sens qu’il y a un malaise. Je veux en parler avec lui mais le mec est pire qu’une anguille ! Je tombe sur son répondeur, il m’envoie des messages dans l’heure pour me dire qu’il est en consult, qu’il est au bloc… Il balance un petit selfie en blouse blanche. Il a toujours une excellente raison de ne pas répondre, de 6h du matin à minuit. Je finis par le questionner : est-ce qu’il a quelqu’un ? Non. 


Le jour venu, je prends la route pour Paris sans avoir la moindre confirmation de sa part. La frustration est forte. Initialement, je ne tenais pas à le voir, mais maintenant qu’il m’a envoyé ces messages contradictoires de je veux / je veux pas, ; j’ai mécaniquement et stupidement hyper envie. Quand j’arrive à une heure de Paris, je l’appelle. Il est 23h. Miracle, il répond ! Je lui propose de venir là, maintenant. J’entends un souffle de panique dans sa voix. Il est réticent à l’idée de me recevoir dans sa piaule d’interne. Moi je trouve ça fun, un lit simple dans 9m2, ça me rappelle la chambre de bonne de ma jeunesse et mon premier amoureux qui criait Geronimo quand il jouissait ! Sans le savoir, il m’offre la possibilité de perdre 23 ans le temps d’une soirée, je vote pour, à 1000%. Il hésite un peu et puis il me dit : viens. 

Je viens. On s’embrasse dans ma voiture, on entre dans sa chambre, je prends une douche dans les douches collectives, on se met à poil, il bande haut et dur, on se chauffe, c’est bon, sa peau, ses lèvres, sa queue, il me demande plein de fois si je la trouve conforme aux photos, si je l’aime, ça me fait marrer, cette insécurité pénienne, et puis être à poil sur ce lit simple c’est vraiment bon, je mouille, et à un moment je lui demande si il a des capotes. Moi, j’ai en tête qu’en médecine ça nique dur, parce que le sexe ça aide à gérer le contact quotidien avec la maladie, la mort. Et puis le mec a l’air hyper chaud depuis la minute où on a commencé à se parler. Je suis partie du principe que c’était un mec qui devait pas mal enchaîner. Hé ben il a pas de capotes. Moi non plus, je suis partie sans de Bretagne. 

Safe sex ou no sex?

Et puis génie ! Je me rappelle que quand j’ai fait l’intervention en public dans le sud, j’ai eu un tote bag cadeau avec dedans une capote… Que j’ai eu l’idée de génie de glisser dans mon sac à main. Je fouille dans mon sac, et je sors l’unique capote, triomphante. Je le vois tirer la gueule. Ma capote est trop vieille, si ça fait deux mois qu’elle traîne dans mon sac comme ça. Elle risque dé péter. Il bosse au bloc, il peut pas se permettre… Bon. All right. On continue de se branler un peu, et puis on dort dans les bras l’un de l’autre, c’est doux. 

Le lendemain, ni une ni deux, je me démerde pour récupérer une ordonnance et je vais me faire tester. J’aurai les résultats avant qu’on se revoie. J’achète aussi en pharmacie une boîte de capotes de la marque qu’il m’a indiquée. Comme ça on fera ceinture bretelles. 

Le surlendemain, on a rendez-vous. Le labo a pris du retard, j’ai pas encore les résultats des tests. Il me donne rendez-vous à 22h, et quand j’arrive après une bonne heure de route, je veux juste me mettre au lit. Mais il insiste pour qu’on aille se balader en ville. Ok. Il se prend un kebab, passe la moitié du temps au téléphone avec des potes dans une langue que je ne comprends pas. J’ai l’impression d’être son taxi, je m’impatiente. Enfin, on rentre à sa piaule. Je me douche, je m’allonge nue sur le lit. Lui mange son kebab et me parle très longuement de l’histoire de son pays, assis à son petit bureau. Je trouve ça passionnant… mais il est tard et je m’endors. J’ai les yeux mi-clos quand il finit par me rejoindre. Il est quasi une heure du matin, il se lève à six. Deux corps nus qui se retrouvent pour la seconde fois dans un lit, c’est impossible de dormir comme ça. Je l’embrasse, il met ses mains partout sur moi, et puis Noooon ! En fait il faudrait dormir. Il se retourne, fait mine de roupiller, se reretourne, recommence à me peloter les fesses… Il me fait une danse du oui / non incessant. À un moment il me fait de son initiative un cunni (super), puis il se lance dans une irrumation un peu fougueuse. Je lui propose de mettre une capote, et là, il stoppe tout. Pour la pénétration, il veut des tests, même si on met une capote. Je pige pas, on vient de faire du sexe oral sans protection. Je lâche l’affaire. On s’endort. 

Le lendemain midi je reçois les résultats du test. Je les lui envoie. Je lui propose qu’on se voie le soir même ou le lendemain. Après, je repars en Bretagne. 

Appels, SMS, zéro réponse.

Sur le trajet du retour, je pleure. J’aime bien ce petit con. Il est drôle, chaleureux. Je pige rien. 

Le mec reprend notre conversation SMS comme une fleur le matin qui suit mon arrivée en Bretagne. Il s’était endormi, désolé.

Apprendre à tendre l’oreille 

Et puis soudain, au détour d’une conversation avec un ami, je comprends. Cet homme est croyant. Dans son pays, il vivait encore chez ses parents, « on y reste jusqu’au mariage, c’est comme ça ». Cet ami vient du même pays que lui et me dit qu’il a des potes de trente ans qui sont vierges, qui se gardent pour leur femme. 

Je me rappelle que pendant nos longues conversations au téléphone, de plus d’une heure,  cet homme me posait des questions intrusives et précises : « Quand as-tu fait l’amour pour la dernière fois ? » « Tu as eu combien de mecs ? » Ça me faisait marrer de lui répondre, j’ai toujours aimé parler de ma vie sexuelle. Je lui retournais évidemment les questions, mais il bottait toujours en touche. « Je sais pas trop parler de ces choses là » ; « Ohlala t’es en train de tomber amoureuse ou quoi ? ». Un soir, il m’a dit : « j’ai jamais été avec une femme ». J’ai rigolé. Il arrêtait pas de faire des blagues. Je me rappelle nettement avoir répondu : «  ça me dérangerait pas de coucher avec toi si t’as jamais été avec une femme. Mais ça me gênerait de coucher avec toi si tu me mens. Je suis pas mythophile. » Il avait ricané et on avait parlé d’autre chose. Une anguille enduite de lubrifiant, ce mec. 

Et moi, un bulldozer. Un bulldozer incapable d’entendre même ce qu’on me dit explicitement. Enfermée dans mes envies, mes hormones en folie.

Cet homme est jeune, racisé. J’avais projeté des trucs sur lui, sans écouter assez ce qu’il me racontait. Son côté petit con, c’était pas la version Don Juan. C’était la version « je suis un gamin qui vient de partir de chez ses parents ». 

J’ai pas su décrypter la situation, même quand il m’en a parlé. 

C’est difficile d’écouter vraiment les gens, quand ils lâchent enfin un petit morceau de sincérité, qu’ils laissent tomber un bout de masque. 

C’est très difficile de ne pas exercer de pression sur quelqu’un quand on ignore presque tout de sa vie. Quand on n’a pas d’élément de contexte sur cette personne. Un jeune homme qui arrive tout juste dans un autre pays, en direct de chez ses parents, qui a si peu d’expérience… Comment il fait pour communiquer de façon si délicate avec une femme plus âgée ? La prochaine fois, j’essaierai de mieux écouter.

* Voir J181

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