Journal de grève J212

❤️ 

Il y a quinze jours, j’ai rencontré un homme merveilleux.

Il rigole tout le temps, sa peau est chaude et douce, il m’enveloppe de toute sa gentillesse, il a aussi une bite magnifique qui communique très bien avec moi. 

J’écris ces lignes en sachant que je vais les lui faire lire à un moment, et ça a quelque chose d’encore plus impudique que le reste de ce journal. Parce que je ne lui ai pas encore dit que je le trouvais merveilleux. Je le lui ai dit avec mes yeux, le bout de mes doigts et ma salive, beaucoup de salive émue. Mais était-ce bien explicite ? 

J’aime bien que ce journal soit le théâtre d’une déclaration. 

Ça change. 

Les premiers jours, j’étais ébahie par la douceur et de la facilité avec laquelle on se parlait, lui et moi. 

Notre premier déjeuner, le jour de notre rencontre, on se racontait l’un à l’autre, et j’essayais d’expliquer pourquoi le porno, comment le long métrage pour Canal, puis maintenant l’envie d’études de médecine, finalement l’école infirmière, et le podcast sur l’éthique médicale en parallèle, tout ça était un peu compliqué à exposer. 

Il m’a juste dit : « ha oui, quand tu fais les trucs, tu les fais à fond ». 

Ces dernières années, les hommes autour de moi se sont inquiétés (avec bienveillance le plus souvent) de mon « addiction au boulot », de mon « hyperactivité non diagnostiquée », de ma propension à bosser sur des sujets « pas fun ». Et là, je lui raconte, et il n’y a pas de jugement, pas de tentative de contenir. Simplement de la douceur, du respect, et ce regard-là. Son regard à lui, ça m’a fait un truc. Ça m’a fait du bien. 

Après le déjeuner, l’après-midi est passée, la nuit est tombée, on s’est mis tout nus sur ma terrasse, et c’était un mélange de on baise sauvagement et on fait l’amour, c’était dur et très doux comme une belle bite, c’était rude et tendre comme quand on se fait tirer les cheveux et embrasser amoureusement en même temps. On a dormi dans les bras l’un de l’autre. J’étais bien. 

Ensuite, j’ai continué à être bien. 

Cet homme voyage beaucoup. La moitié de l’année, il est ailleurs. C’est comme ça qu’il aime sa vie, il aime son indépendance, sa liberté. Quand on s’est rencontrés, il m’a tout de suite dit qu’il partait beaucoup, longtemps, que c’était comme ça. 

Moi aussi, je chéris mon indépendance et ma liberté. Mais elles ne se situent pas dans l’ailleurs. Elle sont logées au creux de moi, dans ma relation à mon corps, à mon désir, aux autres. Alors dès notre premier après-midi ensemble, je lui ai raconté ma grève, mes revendications, j’ai parlé du fait que les hommes pensaient trop souvent qu’avec eux, ce serait différent. Qu’avec eux, je n’aurais pas ces velléités de liberté du corps. On a rigolé tous les deux de l’absurdité.

Quand on s’est rencontrés, tous les deux heureux — voire même un peu fiers — de nos libertés respectives, et que j’ai vu cette facilité qu’on avait à aller l’un vers l’autre, je me suis dit d’un coup comme une évidence que j’allais vivre une histoire avec cet homme et que ce serait cette histoire qui allait arrêter ma grève.

Alors, fin de la grève ou pas ?

Avec l’homme merveilleux, on a commencé une histoire. 

On s’est vus, revus, rererevus. Et qu’est-ce c’est bien. On a passé quasi toutes nos nuits dans les bras l’un de l’autre, on a pas arrêté de baiser, de rigoler, de rebaiser et de parler. On a voyagé, on a chanté, on a dansé, on été tout notre temps l’un sur l’autre et on s’est même pas disputés. Quand il y a une tension, on fait comme les chimpanzés qui se chatouillent pour gérer les conflits, on rigole.

C’est tellement bon, tout ça, que depuis notre premier déjeuner, on n’a pas reparlé clairement du sujet qui me tient à cœur depuis le début de cette grève : la libre disposition de mon corps, de mon sexe. Les jours passent, je voudrais quand même m’assurer qu’on est sur la même longueur d’onde. 

Mais j’y arrive pas. 

Je me rends compte que j’ai peur d’avoir cette conversation. 

Je n’ai aucune envie de crisper les choses avec cet homme que je viens de rencontrer. Mais je n’ai aucune envie non plus de m’assoir sur un sujet important pour moi. Je suis face à un dilemme : pour le moment, je n’ai pas envie de coucher avec qui que ce soit d’autre que l’homme merveilleux. Négocier une ouverture sexuelle « pour le principe » risque d’ébranler (voire de pulvériser, si j’en crois mon expérience passée) une relation qui, à cet instant T, me rend très heureuse, dans mon corps, dans ma tête. Mais décider de ne pas aborder ce sujet, c’est reculer pour mieux sauter. Je me dis qu’il y a forcément un moment où l’envie de liberté sexuelle reviendra. D’autant plus si cet homme est absent six mois de l’année… Je ne me sens pas du tout une âme de Pénélope.

J’essaie de me rassurer. Si ça se trouve, il se rappelle de ce que je lui ai expliqué, le tout premier jour, sur ma grève, les hommes qui pensent tous être différents, tout ça.  C’est possible ! J’essaie de comprendre si j’ai été comprise. Au fil des soirs, je verse des verres de vin, je parle des situations de mes ami.e.s, des sien.ne.s, de leurs coucheries extra-conjugales, pour prendre la température. Mais les perches que je lance vont s’enfoncer mollement au milieu de l’étang. L’homme merveilleux est sur la réserve. On parle des autres, mais on ne parle pas de nous. 

Et pour cause… En temps dating, c’est beaucoup trop tôt pour oser dire « nous », et encore plus pour tenter de définir ce « nous » ainsi que ses règles du jeu. On se côtoie, on se dévore, mais on est encore indicibles. Le problème, c’est si on attend trop, ça va devenir trop tard ! Je vois déjà le scénario se répéter comme il s’est déjà déroulé : je m’attache, et puis je m’assois sur les sujets importants pour moi, parce que j’aime, parce que je ne veux pas faire de mal, parce que j’ai envie qu’on m’embrasse, qu’on me caresse les fesses, parce que j’ai envie de peau, de baisers, de voyages, d’aventure, de partage. Et à un moment, j’explose. Ou alors, comme ça s’est passé avec Karl, j’exprime mon besoin de liberté, et il me demande de choisir : c’est mes valeurs, ou notre relation. Je n’ai envie de revivre aucun de ces scénarios.

Un soir, je me promets que c’est ce soir que j’en parle. Je bois du vin, ça vient pas. Je bois du whisky. Ça vient pas. Les heures passent. Ça vient pas. Je finis par me lancer, au lit, après avoir baisé. Je profite du rush hormonal de l’orgasme, c’est mon meilleur anxiolytique. « Tu te rappelles quand je te parlais de ma grève ? »

To be continued

Il se voit pas du tout dans une relation ouverte. Ça lui fait très peur. J’ai vu ses yeux s’affoler, sa poitrine chercher de l’air, je l’ai anxié à fond. 

Ça m’a foutu un coup.

J’ai très mal dormi. 

Quelques jours plus tard, on en reparle, en voiture. On est de nouveau dans une impasse, la voiture vibre de nos angoisses. J’ai la boule dans la gorge et les larmes aux yeux. Il comprend ce que je dis, et même il est d’accord, intellectuellement. Mais émotionnellement, il ne se sent pas capable de gérer. Il a vraiment peur. Peur de souffrir sans me le dire, peur de psychoter dans son coin, peur de pas être bien.

Moi je le trouve trop merveilleux pour tourner les talons. Et apparemment lui aussi, parce qu’on continue de se serrer dans les bras, et de baiser, et de s’embrasser des plombes et de rigoler comme des baleines.

On tombe d’accord sur un truc : ça va être une conversation. On est pas sûrs qu’on va trouver une solution, mais on va essayer. On en a envie. Il envisage de parler de ses blocages, de son rapport à sa famille avec quelqu’un. Moi, j’aime tellement le sexe avec lui, et on baise tellement tout le temps, que je me souviens qu’une de mes grandes aspirations en terme de couple, c’est de réussir à avoir une vie sexuelle épanouie sur le long terme avec quelqu’un que j’aime. Ça ne m’est jamais arrivé. Ma vie sexuelle a toujours calé, mais alors vraiment calé après quelques années. Mais si avec l’homme merveilleux on baise hyper bien, de mieux en mieux, Si on s’amuse, l’ouverture sexuelle restera-t-elle importante pour moi ? Est-ce que je m’en fous pas un peu, des plans cul, s’il y a un homme merveilleux dans ma vie et que c’est le feu entre nous ?

Je ne me vois pas renoncer à la liberté de jouir de mon corps comme je l’entends. Même par amour. Surtout par amour. C’est trop important pour moi. J’espère qu’on va réussir à stimuler nos cerveaux assez intelligemment pour créer un truc bien. C’est à dire un lien dans lequel on soit tous les deux bien. 

À suivre.

2 thoughts on “Journal de grève J212

  1. C’est le défi lancé à tous les couples : dépasser la folie sensuelle du début pour mettre en place un espace ou les deux s’épanouissent sans s’étouffer…je ne suis pas encore arrivé mais j’essaye toujours. Bon courage.

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