Journal de grève J348

La dispute

Ça fait un peu plus de 5 mois qu’on se fréquente, avec A., l’homme merveilleux. J’ai toujours très envie de lui, ce qui m’étonne un peu naïvement et me ravit. J’ai son odeur dans les narines et sa peau au bout des doigts. Mon corps, mon cœur, ma tête : j’ai une impression d’alignement cosmique de mes planètes intimes.

En cinq mois, on a passé beaucoup de temps tous les deux, la plupart de ce temps dans d’autres pays : en Albanie, en Hongrie, en Roumanie, à Djibouti, au Kenya. J’aime l’intensité de la relation de voyage. Il faut projeter, organiser de concert, tomber d’accord, se soutenir quand il y en a un.e qui flanche, être patient.e, accepter les différences de rythmes, gérer les tensions qui affleurent. 

Pendant nos déplacements, on a commencé à apprendre à bosser ensemble. On développe une activité de reportages à l’étranger, lui à la photo, moi à l’écriture. On alterne les sujets qui lui parlent avec les thématiques qui me motivent. En Roumanie, il voulait prendre des images de la Roumanie rurale, j’ai interviewé des activistes LGBTQIA+. Notre collaboration s’est faite toute seule lorsqu’on est allé voir les Burneshës en Albanie ; elle est devenue pour moi un peu plus complexe au fil des semaines et des sujets. On a des sensibilités différentes, lui a étudié l’anthropologie et la sociologie, moi je suis une féministe engagée. Il considère que j’ai des angles militants, je réponds qu’aucun choix de sujet n’est neutre. Ça peut clasher. Et puis j’ai longtemps fait de la photo pour mon plaisir, et lui écrit, je crois qu’on ferait forcément différemment, si on intervertissait les rôles que nous nous sommes donnés, si je composais les images et si lui rédigeait. Parfois les convictions se frottent et s’échauffent, il faut calmer les égos, et se rappeler pourquoi on fait ce travail à deux : pour avoir la chance de vivre ces aventures ensemble, pour créer une vie commune, toujours en mouvement, qui nous permette de vivre en parallèle nos envies et passions respectives. 

Pendant ces voyages, on a eu nos premières disputes, des fâcheries stupides déclenchées par la fatigue, mais surtout des conversations dures autour de sujets féministes. Ces conflits-là, sur le féminisme, m’ont ébranlée, parce que qu’ils m’ont ramenée abruptement à cette grève, à ça, là, ce sur quoi j’écris, comment former un partenariat amoureux avec un homme quand on est soi-même féministe. 

Le premier conflit sur le féminisme a éclaté dans le cadre du reportage sur Evalyn Sintoya Mayetu, au Kenya. On dînait, il pleuvait sur la savane. Le Maasai Mara abrite nombre de camps de safari, où les guides sont quasi exclusivement des hommes. Au Kenya, des femmes sortent pourtant qualifiées des écoles de guide, mais elles ne trouvent pas d’emploi, on ne les pense pas capables de conduire les gros 4×4 de safari. J’ai appris qu’un camp avait vu le jour dans la région, qui n’embauchait QUE des femmes. J’en ai parlé au dîner, A. m’a répondu que pour lui l’égalité ne peut pas être atteinte en reproduisant les schémas inégalitaires qu’on combat. De mon côté je trouvais que cette initiative était nécessaire vu le contexte très sexiste, en attendant que la société évolue vers une possibilité d’égalité homme femme. Il m’a parlé des réticences qu’il y a chez les hommes quand la discrimination positive est imposée trop rapidement, trop fortement, de leur frustration. Je me suis moquée de cette frustration. On s’est braqués.

Il y a eu une deuxième dispute, sur un choix de mots (« être violée » plutôt que « se faire violer »). Ça a été plus virulent, il a fallu attendre quelques heures pour que ça redescende. Quand on s’est retrouvé, on a parlé longtemps, très lentement, très précautionneusement, et on a fini par se comprendre. 

Je suis une femme, je baigne dans le féminisme, je réalise que quand je parle de ces sujets-là avec un homme blanc comme moi, j’attends qu’il m’écoute. Je ne pars pas du principe que ce genre de conversation est supposé être un débat d’idées entre lui et moi. Je parle de la colère, de l’injustice, de l’histoire, de la différence d’expériences entre hommes et femmes. J’ai l’impression de prendre du temps pour faire de la pédagogie, de me mettre à nu pour parler d’une révolte intime. 

La personne en face de moi, elle, a plutôt l’impression que je veux l’empêcher de penser librement. Que je fais du militantisme pur et dur. Du dogmatisme.

Si j’essaie d’inverser la situation, je me rends compte que je peux entendre quelqu’un parler d’un sujet qu’il maîtrise beaucoup mieux que moi, et ne pas être d’accord du tout. Par exemple, les discours sur l’immigration ou bien sur les réfugiés. Je n’ai aucune expertise là-dessus, mais la façon de parler de certains politicien.ne.s et journalistes (en ce moment plus que jamais) peuvent heurter frontalement mes valeurs. Je considère mon avis comme valide, même si je ne suis pas immigrée, même si je n’ai pas d’expertise sur la question. Je devrais donc pouvoir entendre l’avis et les valeurs d’une personne qui n’est ni femme ni experte en féminisme sans me fâcher. Surtout quand il s’agit d’une simple divergence sur les méthodes à appliquer pour atteindre l’égalité, et non, par exemple, d’une remise en question de m’existence d’une inégalité entre les genres. Pourquoi est-ce que c’est si compliqué pour moi d’être calme et à l’écoute ? Pourquoi est-ce que ça me touche si directement ? 

J’ai réalisé qu’un aspect très dérangeant pour moi dans ces disputes, c’est que ça nous mettait tous les deux dans le rôle tellement prévisible de « la féministe en colère » versus « le mec sur la défensive ». Comme si je rejouais une mauvaise scène d’une mauvaise pièce de boulevard, encore et encore. Comment on fait pour sortir de ce schéma-là ? 

Je sais que l’engagement sur les réseaux sociaux me confronte si souvent à des arguments anti féministes que je connais par cœur, que je peux démarrer au quart de tour dès que j’en reconnais un dans une conversation privée. J’essaie d’expliquer ce qui me semble devoir être acquis, et si ce n’est pas entendu, mon exaspération et ma colère jaillissent très rapidement. Je me sens 100% dans mon bon droit. 

J’ai pensé ces derniers jours avec tendresse et admiration à Camille Froidevaux Metterie face à Jean-Michel Delacomptée et Alain Finkielkraut, sur France Culture. Sa résignation à réexpliquer, avec une rigueur implacable, les fondements du féminisme à ces deux hommes supposément très cultivés. J’ai adoré l’écouter. J’avais envie d’applaudir des deux mains. 

Je me demande seulement : ont-ils réfléchi ?  

Je crains qu’à chaque débat, chaque dispute que j’ai autour d’un sujet féministe, je renforce un peu plus chacun.e d’entre nous dans ses positions. Je voudrais trouver une façon de se rapprocher au fil des confrontations d’idées, je voudrais construire des terrains d’entente commune. Mais comment ?

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