Journal de grève J352

Chagrin d’amitié

Il n’y a pas que l’amour romantique qui brise le cœur. Il y a l’amour d’amitié, aussi. 

Je n’ai pas mille et une amies. Parmi les femmes qui sont proches de moi de longue date, j’ai une amie de lycée. Une amie de mes années d’études. Trois amies de mes années en agences de publicité. Et trois amies rencontrées dans le cadre du travail, il y a dix ans. On a beaucoup voyagé ensemble pour le boulot, et quand je me suis mariée, deux d’entre elles étaient là. Avec la troisième, on s’est rencontrées en 2013. On a été très vite très proches parce qu’on a divorcé en même temps. Elle a rejoint notre gang de trois filles, on a été quatre, et toutes les deux on a créé une amitié particulière. Arès nos divorces, on a vécu ensemble, chez elle, avec sa fille. On a beaucoup voyagé, à Venise, Cuba, Londres, Istanbul. Je l’ai considérée comme ma meilleure amie, mais plus que ça, je crois que je l’ai considérée comme une relation qui allait être permanente, pas comme les hommes, qui à l’époque passaient, blessaient, se succédaient. Une amitié entre femmes, je me disais que c’était solide comme un roc, que c’était ça, la vérité de l’amour, la perspective la plus fiable de bonheur affectif. 

Pendant le COVID, mes liens avec tout le monde se sont distendus, ma famille, mes ami.e.s. Il n’y avait quasiment que Karl, avec qui je vivais, à qui je parlais, et ma mère et ma sœur. J’ai fait un burn out entre juin 2020 et août 2021. J’ai été mise en arrêt. Pendant les premiers mois, je n’ai fait que dormir. Après, quand j’ai repris pied, j’ai essayé de trouver une façon de réinventer ma vie professionnelle, qui était une des raisons de mon épuisement. Je me suis remise à bosser sur des projets comme « Jouir est un sport de combat », grâce à la patience et au soutien de Stéphanie Estournet. Peu à peu, j’ai été capable de bosser une heure, deux heures, trois heures par jour et j’y ai repris goût. Mais les Skype apéro & co, ça, je n’y arrivais pas. Je me sentais gauche, naze. La socialisation m’était très difficile. À l’époque, avec ma meilleure amie on se parlait tous les quinze jours, environ. Elle était là, à distance, pendant que je n’allais pas bien. On se parlait par chat, la plupart du temps, car malgré les quelques kilomètres qui nous séparaient, elle ne souhaitait pas qu’on se voie physiquement, même sur la plage, même en FFP2. Quand on a déconfiné, j’ai proposé des projets de plus belle : festival en extérieur, voyage au Japon dont les frontières avaient réouvert, etc etc. C’était tout le temps : non. Elle ne pouvait pas, pour mille et une raisons. Je me suis fait du souci, je me suis dit qu’elle n’allait pas bien, qu’elle se refermait sur elle-même. Je n’ai pas lâché, j’ai continué à proposer.

J’ai aussi essayé de proposer des verres à Paris à mes deux autres amies, quand j’y passais. Je n’avais pas eu de nouvelles d’elles depuis quasi un an, elles savaient que j’étais en arrêt maladie, je me disais que je ne leur en voulais pas, qu’on en avait toutes chié, j’envoyais des messages au débotté qui disaient : « je suis là, on se voit ? » C’était non. Trop de travail, un dîner prévu… 

J’ai continué tout l’été 2021 à essayer de reprendre contact avec ces trois amies. J’ai laissé de longs messages vocaux sur WhatsApp début août, pour me confier, engager une conversation que je n’arrivais pas à créer de visu avec elles. Fin septembre, personne ne m’avait répondu. Les messages étaient en lu. J’ai fini par demander à l’une de ces trois amies s’il y avait un froid. Elle m’a répondu :

« Je dois dire que, au fil de cette année, un certain nombre de choses m’ont déplu et parfois même choquée. Quatorze mois d’arrêt-maladie pour un burn-out que vient mettre en doute une hyperactivité très visible, beaucoup de bruit autour d’une « charge mentale » qui semble un peu surévaluée au regard de ce que vivent la plupart des gens, une « grève de l’hétéronormativité » qui se conjugue à une présence marquée sur Tinder…  À cela s’ajoute un manque d’intérêt manifeste pour certaines personnes pourtant assez proches… » 

Cette amie que j’adorais, je la savais très anti réseaux sociaux. Elle ne pouvait pas avoir lu mes posts de grève sur Instagram, elle n’y mettait pas les pieds. J’ai compris que mes trois amies avaient développé et entretenu pendant un an de la colère vis à vis de moi, entre elles, qu’elles avaient développé un récit à elles sur ce que je vivais. Sans aucune intention de confronter leur récit avec le mien, avec ma réalité. Mon arrêt maladie, ma grève, mes écrits, s’ils ne leur causaient aucun tort, s’ils ne les impactaient d’aucune façon, avaient quand même réussi à les fâcher, de loin. Parce que mon arrêt maladie était forcément abusif, mon repli social forcément un choix dédaigneux, parce que mes activités pour tenter de me reconvertir devaient être pour moi un loisir et non une nécessité, parce que ma grève était sûrement une tentative hypocrite d’attirer l’attention sur moi ? Je ne sais pas ce de quoi elles ont réussi à se convaincre en mon absence.

J’ai été très atteinte. Que des amies aussi proches décident de ne lire ma vie que par ce que les réseaux sociaux en donnent à voir. Je sais que je parle beaucoup de mon intimité ici. Mais mon intimité ne se limite évidemment pas à ce qu’on voit sur ce mur !

Je me suis pris ce jugement à retardement en plein visage. J’ai eu beaucoup de chagrin, fait pas mal de cauchemars. Je réalise que j’ai plus de mal à analyser cette rupture que mes ruptures avec les hommes, parce que je n’ai pas l’habitude de me pencher mes relations avec les femmes, je n’ai pas l’habitude de disséquer les amitiés. Je suis beaucoup plus novice, beaucoup plus vulnérable quelque part, en amitié.

2 thoughts on “Journal de grève J352

  1. Hello, juste pour te faire un petit coucou. Je te suis de loin depuis notre « entrevue » à l’Hotel Grand Amour et je voulais juste te féliciter pour tout ton travail depuis et ton militantisme. Le succès de Voxxx et Coxxx est amplement mérité et j’adore qd une amie m’en parle sans savoir la minie pierre (le gravier !) que j’ai pu apporter au projet initial. Ton engagement à côté est super courageux et je voulais juste t’envoyer des bonnes ondes. Au plaisir de continuer à te lire ici.
    Une bise et je te souhaite plein de bonheur.
    B

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