Journal de grève J212

❤️ 

Il y a quinze jours, j’ai rencontré un homme merveilleux.

Il rigole tout le temps, sa peau est chaude et douce, il m’enveloppe de toute sa gentillesse, il a aussi une bite magnifique qui communique très bien avec moi. 

J’écris ces lignes en sachant que je vais les lui faire lire à un moment, et ça a quelque chose d’encore plus impudique que le reste de ce journal. Parce que je ne lui ai pas encore dit que je le trouvais merveilleux. Je le lui ai dit avec mes yeux, le bout de mes doigts et ma salive, beaucoup de salive émue. Mais était-ce bien explicite ? 

J’aime bien que ce journal soit le théâtre d’une déclaration. 

Ça change. 

Les premiers jours, j’étais ébahie par la douceur et de la facilité avec laquelle on se parlait, lui et moi. 

Notre premier déjeuner, le jour de notre rencontre, on se racontait l’un à l’autre, et j’essayais d’expliquer pourquoi le porno, comment le long métrage pour Canal, puis maintenant l’envie d’études de médecine, finalement l’école infirmière, et le podcast sur l’éthique médicale en parallèle, tout ça était un peu compliqué à exposer. 

Il m’a juste dit : « ha oui, quand tu fais les trucs, tu les fais à fond ». 

Ces dernières années, les hommes autour de moi se sont inquiétés (avec bienveillance le plus souvent) de mon « addiction au boulot », de mon « hyperactivité non diagnostiquée », de ma propension à bosser sur des sujets « pas fun ». Et là, je lui raconte, et il n’y a pas de jugement, pas de tentative de contenir. Simplement de la douceur, du respect, et ce regard-là. Son regard à lui, ça m’a fait un truc. Ça m’a fait du bien. 

Après le déjeuner, l’après-midi est passée, la nuit est tombée, on s’est mis tout nus sur ma terrasse, et c’était un mélange de on baise sauvagement et on fait l’amour, c’était dur et très doux comme une belle bite, c’était rude et tendre comme quand on se fait tirer les cheveux et embrasser amoureusement en même temps. On a dormi dans les bras l’un de l’autre. J’étais bien. 

Ensuite, j’ai continué à être bien. 

Cet homme voyage beaucoup. La moitié de l’année, il est ailleurs. C’est comme ça qu’il aime sa vie, il aime son indépendance, sa liberté. Quand on s’est rencontrés, il m’a tout de suite dit qu’il partait beaucoup, longtemps, que c’était comme ça. 

Moi aussi, je chéris mon indépendance et ma liberté. Mais elles ne se situent pas dans l’ailleurs. Elle sont logées au creux de moi, dans ma relation à mon corps, à mon désir, aux autres. Alors dès notre premier après-midi ensemble, je lui ai raconté ma grève, mes revendications, j’ai parlé du fait que les hommes pensaient trop souvent qu’avec eux, ce serait différent. Qu’avec eux, je n’aurais pas ces velléités de liberté du corps. On a rigolé tous les deux de l’absurdité.

Quand on s’est rencontrés, tous les deux heureux — voire même un peu fiers — de nos libertés respectives, et que j’ai vu cette facilité qu’on avait à aller l’un vers l’autre, je me suis dit d’un coup comme une évidence que j’allais vivre une histoire avec cet homme et que ce serait cette histoire qui allait arrêter ma grève.

Alors, fin de la grève ou pas ?

Avec l’homme merveilleux, on a commencé une histoire. 

On s’est vus, revus, rererevus. Et qu’est-ce c’est bien. On a passé quasi toutes nos nuits dans les bras l’un de l’autre, on a pas arrêté de baiser, de rigoler, de rebaiser et de parler. On a voyagé, on a chanté, on a dansé, on été tout notre temps l’un sur l’autre et on s’est même pas disputés. Quand il y a une tension, on fait comme les chimpanzés qui se chatouillent pour gérer les conflits, on rigole.

C’est tellement bon, tout ça, que depuis notre premier déjeuner, on n’a pas reparlé clairement du sujet qui me tient à cœur depuis le début de cette grève : la libre disposition de mon corps, de mon sexe. Les jours passent, je voudrais quand même m’assurer qu’on est sur la même longueur d’onde. 

Mais j’y arrive pas. 

Je me rends compte que j’ai peur d’avoir cette conversation. 

Je n’ai aucune envie de crisper les choses avec cet homme que je viens de rencontrer. Mais je n’ai aucune envie non plus de m’assoir sur un sujet important pour moi. Je suis face à un dilemme : pour le moment, je n’ai pas envie de coucher avec qui que ce soit d’autre que l’homme merveilleux. Négocier une ouverture sexuelle « pour le principe » risque d’ébranler (voire de pulvériser, si j’en crois mon expérience passée) une relation qui, à cet instant T, me rend très heureuse, dans mon corps, dans ma tête. Mais décider de ne pas aborder ce sujet, c’est reculer pour mieux sauter. Je me dis qu’il y a forcément un moment où l’envie de liberté sexuelle reviendra. D’autant plus si cet homme est absent six mois de l’année… Je ne me sens pas du tout une âme de Pénélope.

J’essaie de me rassurer. Si ça se trouve, il se rappelle de ce que je lui ai expliqué, le tout premier jour, sur ma grève, les hommes qui pensent tous être différents, tout ça.  C’est possible ! J’essaie de comprendre si j’ai été comprise. Au fil des soirs, je verse des verres de vin, je parle des situations de mes ami.e.s, des sien.ne.s, de leurs coucheries extra-conjugales, pour prendre la température. Mais les perches que je lance vont s’enfoncer mollement au milieu de l’étang. L’homme merveilleux est sur la réserve. On parle des autres, mais on ne parle pas de nous. 

Et pour cause… En temps dating, c’est beaucoup trop tôt pour oser dire « nous », et encore plus pour tenter de définir ce « nous » ainsi que ses règles du jeu. On se côtoie, on se dévore, mais on est encore indicibles. Le problème, c’est si on attend trop, ça va devenir trop tard ! Je vois déjà le scénario se répéter comme il s’est déjà déroulé : je m’attache, et puis je m’assois sur les sujets importants pour moi, parce que j’aime, parce que je ne veux pas faire de mal, parce que j’ai envie qu’on m’embrasse, qu’on me caresse les fesses, parce que j’ai envie de peau, de baisers, de voyages, d’aventure, de partage. Et à un moment, j’explose. Ou alors, comme ça s’est passé avec Karl, j’exprime mon besoin de liberté, et il me demande de choisir : c’est mes valeurs, ou notre relation. Je n’ai envie de revivre aucun de ces scénarios.

Un soir, je me promets que c’est ce soir que j’en parle. Je bois du vin, ça vient pas. Je bois du whisky. Ça vient pas. Les heures passent. Ça vient pas. Je finis par me lancer, au lit, après avoir baisé. Je profite du rush hormonal de l’orgasme, c’est mon meilleur anxiolytique. « Tu te rappelles quand je te parlais de ma grève ? »

To be continued

Il se voit pas du tout dans une relation ouverte. Ça lui fait très peur. J’ai vu ses yeux s’affoler, sa poitrine chercher de l’air, je l’ai anxié à fond. 

Ça m’a foutu un coup.

J’ai très mal dormi. 

Quelques jours plus tard, on en reparle, en voiture. On est de nouveau dans une impasse, la voiture vibre de nos angoisses. J’ai la boule dans la gorge et les larmes aux yeux. Il comprend ce que je dis, et même il est d’accord, intellectuellement. Mais émotionnellement, il ne se sent pas capable de gérer. Il a vraiment peur. Peur de souffrir sans me le dire, peur de psychoter dans son coin, peur de pas être bien.

Moi je le trouve trop merveilleux pour tourner les talons. Et apparemment lui aussi, parce qu’on continue de se serrer dans les bras, et de baiser, et de s’embrasser des plombes et de rigoler comme des baleines.

On tombe d’accord sur un truc : ça va être une conversation. On est pas sûrs qu’on va trouver une solution, mais on va essayer. On en a envie. Il envisage de parler de ses blocages, de son rapport à sa famille avec quelqu’un. Moi, j’aime tellement le sexe avec lui, et on baise tellement tout le temps, que je me souviens qu’une de mes grandes aspirations en terme de couple, c’est de réussir à avoir une vie sexuelle épanouie sur le long terme avec quelqu’un que j’aime. Ça ne m’est jamais arrivé. Ma vie sexuelle a toujours calé, mais alors vraiment calé après quelques années. Mais si avec l’homme merveilleux on baise hyper bien, de mieux en mieux, Si on s’amuse, l’ouverture sexuelle restera-t-elle importante pour moi ? Est-ce que je m’en fous pas un peu, des plans cul, s’il y a un homme merveilleux dans ma vie et que c’est le feu entre nous ?

Je ne me vois pas renoncer à la liberté de jouir de mon corps comme je l’entends. Même par amour. Surtout par amour. C’est trop important pour moi. J’espère qu’on va réussir à stimuler nos cerveaux assez intelligemment pour créer un truc bien. C’est à dire un lien dans lequel on soit tous les deux bien. 

À suivre.

Journal de grève J196

Du consentement : dans un lit simple

Dans la même lignée, j’ai été maladroite — et peut-être même ai-je fait preuve d’une certaine violence — avec l’homme aux sextos. Vous vous rappelez ?* L’interne — enfin FFI, faisant fonction d’interne, c’est important parce que c’est une position beaucoup plus précaire. Plus jeune que moi, étranger, arrivé il y a juste trois mois de son pays directement en banlieue parisienne, il accumule garde sur garde sur garde… Mais je mets de côté toutes ces infos, en ne voyant en lui qu’un futur médecin. Un homme bien éduqué, qui écrit joliment. Un mec au désir très exprimé, un dragueur, avec du bagou, entreprenant, charmeur. 

Lors de nos conversations téléphoniques, je lui parle du fait que je ne sais pas si je veux qu’on se rencontre, parce que j’aime beaucoup l’intensité qu’apporte le virtuel à nos interactions. Il me rétorque que lui, il veut absolument qu’on se voie. OK. Quelques jours plus tard, je sais que je dois aller à Paris. Je lui propose qu’on se voie le soir de mon arrivée.

On se parle beaucoup sur WhatsApp. Le jour qui suit ma proposition, puis celui d’après, il me répond sur tout, sauf sur la date de notre rendez-vous. J’insiste, il évite. Je sens qu’il y a un malaise. Je veux en parler avec lui mais le mec est pire qu’une anguille ! Je tombe sur son répondeur, il m’envoie des messages dans l’heure pour me dire qu’il est en consult, qu’il est au bloc… Il balance un petit selfie en blouse blanche. Il a toujours une excellente raison de ne pas répondre, de 6h du matin à minuit. Je finis par le questionner : est-ce qu’il a quelqu’un ? Non. 


Le jour venu, je prends la route pour Paris sans avoir la moindre confirmation de sa part. La frustration est forte. Initialement, je ne tenais pas à le voir, mais maintenant qu’il m’a envoyé ces messages contradictoires de je veux / je veux pas, ; j’ai mécaniquement et stupidement hyper envie. Quand j’arrive à une heure de Paris, je l’appelle. Il est 23h. Miracle, il répond ! Je lui propose de venir là, maintenant. J’entends un souffle de panique dans sa voix. Il est réticent à l’idée de me recevoir dans sa piaule d’interne. Moi je trouve ça fun, un lit simple dans 9m2, ça me rappelle la chambre de bonne de ma jeunesse et mon premier amoureux qui criait Geronimo quand il jouissait ! Sans le savoir, il m’offre la possibilité de perdre 23 ans le temps d’une soirée, je vote pour, à 1000%. Il hésite un peu et puis il me dit : viens. 

Je viens. On s’embrasse dans ma voiture, on entre dans sa chambre, je prends une douche dans les douches collectives, on se met à poil, il bande haut et dur, on se chauffe, c’est bon, sa peau, ses lèvres, sa queue, il me demande plein de fois si je la trouve conforme aux photos, si je l’aime, ça me fait marrer, cette insécurité pénienne, et puis être à poil sur ce lit simple c’est vraiment bon, je mouille, et à un moment je lui demande si il a des capotes. Moi, j’ai en tête qu’en médecine ça nique dur, parce que le sexe ça aide à gérer le contact quotidien avec la maladie, la mort. Et puis le mec a l’air hyper chaud depuis la minute où on a commencé à se parler. Je suis partie du principe que c’était un mec qui devait pas mal enchaîner. Hé ben il a pas de capotes. Moi non plus, je suis partie sans de Bretagne. 

Safe sex ou no sex?

Et puis génie ! Je me rappelle que quand j’ai fait l’intervention en public dans le sud, j’ai eu un tote bag cadeau avec dedans une capote… Que j’ai eu l’idée de génie de glisser dans mon sac à main. Je fouille dans mon sac, et je sors l’unique capote, triomphante. Je le vois tirer la gueule. Ma capote est trop vieille, si ça fait deux mois qu’elle traîne dans mon sac comme ça. Elle risque dé péter. Il bosse au bloc, il peut pas se permettre… Bon. All right. On continue de se branler un peu, et puis on dort dans les bras l’un de l’autre, c’est doux. 

Le lendemain, ni une ni deux, je me démerde pour récupérer une ordonnance et je vais me faire tester. J’aurai les résultats avant qu’on se revoie. J’achète aussi en pharmacie une boîte de capotes de la marque qu’il m’a indiquée. Comme ça on fera ceinture bretelles. 

Le surlendemain, on a rendez-vous. Le labo a pris du retard, j’ai pas encore les résultats des tests. Il me donne rendez-vous à 22h, et quand j’arrive après une bonne heure de route, je veux juste me mettre au lit. Mais il insiste pour qu’on aille se balader en ville. Ok. Il se prend un kebab, passe la moitié du temps au téléphone avec des potes dans une langue que je ne comprends pas. J’ai l’impression d’être son taxi, je m’impatiente. Enfin, on rentre à sa piaule. Je me douche, je m’allonge nue sur le lit. Lui mange son kebab et me parle très longuement de l’histoire de son pays, assis à son petit bureau. Je trouve ça passionnant… mais il est tard et je m’endors. J’ai les yeux mi-clos quand il finit par me rejoindre. Il est quasi une heure du matin, il se lève à six. Deux corps nus qui se retrouvent pour la seconde fois dans un lit, c’est impossible de dormir comme ça. Je l’embrasse, il met ses mains partout sur moi, et puis Noooon ! En fait il faudrait dormir. Il se retourne, fait mine de roupiller, se reretourne, recommence à me peloter les fesses… Il me fait une danse du oui / non incessant. À un moment il me fait de son initiative un cunni (super), puis il se lance dans une irrumation un peu fougueuse. Je lui propose de mettre une capote, et là, il stoppe tout. Pour la pénétration, il veut des tests, même si on met une capote. Je pige pas, on vient de faire du sexe oral sans protection. Je lâche l’affaire. On s’endort. 

Le lendemain midi je reçois les résultats du test. Je les lui envoie. Je lui propose qu’on se voie le soir même ou le lendemain. Après, je repars en Bretagne. 

Appels, SMS, zéro réponse.

Sur le trajet du retour, je pleure. J’aime bien ce petit con. Il est drôle, chaleureux. Je pige rien. 

Le mec reprend notre conversation SMS comme une fleur le matin qui suit mon arrivée en Bretagne. Il s’était endormi, désolé.

Apprendre à tendre l’oreille 

Et puis soudain, au détour d’une conversation avec un ami, je comprends. Cet homme est croyant. Dans son pays, il vivait encore chez ses parents, « on y reste jusqu’au mariage, c’est comme ça ». Cet ami vient du même pays que lui et me dit qu’il a des potes de trente ans qui sont vierges, qui se gardent pour leur femme. 

Je me rappelle que pendant nos longues conversations au téléphone, de plus d’une heure,  cet homme me posait des questions intrusives et précises : « Quand as-tu fait l’amour pour la dernière fois ? » « Tu as eu combien de mecs ? » Ça me faisait marrer de lui répondre, j’ai toujours aimé parler de ma vie sexuelle. Je lui retournais évidemment les questions, mais il bottait toujours en touche. « Je sais pas trop parler de ces choses là » ; « Ohlala t’es en train de tomber amoureuse ou quoi ? ». Un soir, il m’a dit : « j’ai jamais été avec une femme ». J’ai rigolé. Il arrêtait pas de faire des blagues. Je me rappelle nettement avoir répondu : «  ça me dérangerait pas de coucher avec toi si t’as jamais été avec une femme. Mais ça me gênerait de coucher avec toi si tu me mens. Je suis pas mythophile. » Il avait ricané et on avait parlé d’autre chose. Une anguille enduite de lubrifiant, ce mec. 

Et moi, un bulldozer. Un bulldozer incapable d’entendre même ce qu’on me dit explicitement. Enfermée dans mes envies, mes hormones en folie.

Cet homme est jeune, racisé. J’avais projeté des trucs sur lui, sans écouter assez ce qu’il me racontait. Son côté petit con, c’était pas la version Don Juan. C’était la version « je suis un gamin qui vient de partir de chez ses parents ». 

J’ai pas su décrypter la situation, même quand il m’en a parlé. 

C’est difficile d’écouter vraiment les gens, quand ils lâchent enfin un petit morceau de sincérité, qu’ils laissent tomber un bout de masque. 

C’est très difficile de ne pas exercer de pression sur quelqu’un quand on ignore presque tout de sa vie. Quand on n’a pas d’élément de contexte sur cette personne. Un jeune homme qui arrive tout juste dans un autre pays, en direct de chez ses parents, qui a si peu d’expérience… Comment il fait pour communiquer de façon si délicate avec une femme plus âgée ? La prochaine fois, j’essaierai de mieux écouter.

* Voir J181

Journal de grève J195

Du consentement : le vibro-gate

Avec ce chaud-froid d’homme rencontré en juillet, les choses se finissent en eau de boudin. 

Pendant nos vacances ensemble, je m’agace de le voir se réveiller avec son téléphone et s’endormir avec, alors que je suis nue dans son lit, et qu’il me connaît encore si peu. Mais c’est surtout son éloignement physique qui m’anxie. Je sais bien, en théorie, qu’il ne faut pas le prendre pour soi. Que la libido c’est fluctuant, que ça peut être très détaché du rapport que l’on a à l’autre. Mais là, cette interruption des rapports physiques quinze jours seulement après notre rencontre, c’est dur. Et surtout, ce n’est pas qu’un éloignement sexuel, mais aussi un éloignement sensuel : plus de baisers, plus d’empoignades de fesses, plus de main autour de la taille… À ce moment-là, je sors péniblement d’un épisode dépressif, je me remets cahin-caha d’une relation on/off de trois mois qui a été qualifiée de « semblant de chose » par le mec que je fréquentais… Dans ce contexte-là, je ne parviens pas à ne pas prendre pour moi l’éloignement physique de cet amant. 

Alors, j’essaie de générer une conversation avec lui. Puis une autre. Mais apparemment, je suis maladroite. Abrupte. J’explique que je vis mal l’absence de contact physique. Lui reçoit mon ressenti comme un reproche. Le résultat de ces conversations finit néanmoins par être productif. On décide de partir de cette maison, et de rentrer chez moi.

Le lendemain, je conduis toute l’après-midi et toute la nuit pour nous ramener en Bretagne. J’ai hyper envie qu’on ait un moment ensemble, dans un lit, avant qu’on ne se voie plus pendant 10 ou 15 jours. Ça me tient. Ça, et de la techno à tue-tête pendant qu’on bouffe des kilomètres. On arrive au petit matin. Je gambade dans le jardin, je suis ravie de retrouver mon chez moi, il fait beau, mes poules, mon chat vont bien. Le soir venu, on dîne au coin du feu, sous les arbres. La nuit tombe, après quelques marshmallows grillés on va se coucher. 

On se met au lit. Il lit un article sur son téléphone. Et il s’endort. 

J’essaie de le réveiller en l’embrassant, au sens premier du terme, en le prenant dans mes bras ; je passe ma main sur son visage, je dépose des baisers dans son cou, sur sa poitrine. Il ne réagit pas beaucoup. J’arrête. Je sens l’anxiété monter. Je prends un anxiolytique. J’attends que ça agisse. Je suis en plein exercice de cohérence cardiaque quand je l’entends ronfler légèrement, sereinement, sur le dos. Ça m’achève. Je me tourne, retourne, oui, parce que l’angoisse monte, que je respire mal, mais aussi, soyons cash, un peu dans l’espoir puéril de le réveiller… Ça ne marche pas. Je reste assise un moment dans le noir, puis j’ouvre le tiroir de ma table de nuit, je prends un vibro et je me lève. 

Je vais me branler dans le jardin !

Au moment où je sors de la chambre, mon vibro à la main, il se réveille et me demande, visiblement saoulé : « – Mais qu’est-ce qu’il se passe ? » Moi, je suis plantée à poil au milieu de la chambre, avec mon vibro à la main, et je lâche : « – Je sais pas quoi te dire ! J’en peux plus ! Je vais me branler dans le jardin ! » Il me regarde tout froncé plissé contrarié en se frottant le front : « – Hein ?? ». Je répète : « – Je sais pas quoi te dire de plus ! Je suis trempée ! Je vais me branler dans le jardin ! »

Je descends dans le salon. Je ne me branle pas, le cœur n’y est pas. J’attends un peu. J’ai de nouveau l’espoir puéril qu’il va me rejoindre pour qu’on parle. Non. Je respire, je remonte, je me colle contre lui. Zéro réaction. Froid intersidéral. Le lexo finit par faire son effet, je m’endors. 

Je me réveille en le sentant quitter le lit. Il sort de la chambre sans m’adresser un regard. Le reste de la matinée, je l’entends aller et venir dans la chambre adjacente, la salle de bain, le salon, faire sa vie. Je me lève, il fait en sorte de ne pas me croiser. Je suis chez moi et je ne sais pas où me mettre. J’attends de nouveau qu’il vienne me parler. Ça n’a pas lieu. Je dois l’emmener à la gare prendre son train. Vingt minutes avant, je vais le trouver, il lit sur la terrasse. Je lui ai demande si il veut qu’on parle. Et là…

Je m’en prends, mais PLEIN LA GUEULE. Il attaque avec ce mot dégueulasse, qui sent les tréfonds de Twitter : je suis « problématique ». Ce qu’il s’est passé hier soir, « pour une meuf qui réfléchit au consentement, c’est quand même un comble ». Je suis allée jusqu’à « essayer de le retourner dans le lit » (quand je l’ai embrassé). Mon comportement exerce une pression, si j’avais « été un homme » et lui « une femme », mes actes auraient été « impardonnables ». 

Le « problématique » m’a foutu un coup de poing dans le bide. J’encaisse, j’ai à cœur de bien réagir, j’essaie de comprendre. Je commence par le plus lourd, le fait que j’ai « essayé de le retourner dans le lit ».  On a déjà rigolé plusieurs fois du fait que je le manipule un peu comme une marionnette pendant le sexe, à poser sa main sur des endroits de mon corps, à bouger son torse pour trouver un angle. C’était un sujet de plaisanterie et certainement pas un turn off. Mais tout peut changer si vite. Je lui demande de but en blanc si il s’est senti physiquement agressé, hier soir. Non. Ouf. Mais il trouve que dire « j’en peux plus » comme je l’ai fait, c’est une forme de reproche violent, pressurisant. 

J’entends. 

Je m’excuse. 

Je pleure. 

De la violence

Il continue dans le champ lexical du « problématique », du « consentement », de la « violence », ça sort ça sort ça sort, c’est plein de colère, ça s’arrête plus, et mon écoute semble alimenter ce flux de rancœur plutôt que de l’apaiser. Alors au bout d’un moment, je lui demande de ne plus trop m’accabler si c’est ok, parce que je sens que je ne peux plus gérer, les termes qu’il emploie me refoutent en plein dans les accusations de R. En plus il connaît le dossier R., la première fois qu’on s’est parlé au téléphone, il a vraiment insisté pour que que j’aborde le sujet. 

De toute façon, c’est l’heure que je le raccompagne à la gare. Je conduis les yeux pleins de larmes et la morve au nez. On se quitte là-dessus. Je lui écris un long message d’excuses.

Je me sens vraiment, vraiment merdique. 

Je reste au lit un jour et demi, les yeux fermés. Je suis KO. 

J’ai pas vraiment de morale à cette histoire. Si ce n’est que ça se déclenche vite, la violence, dans les relations hommes femmes. Dans les deux sens. J’ai l’impression qu’on s’est tous les deux violentés.

Je suis profondément désolée que mon anxiété se soit extériorisée de façon blessante. Je suis désolée aussi que sa façon de me parler de son ressenti ait appuyé pile sur le trauma lié à R, ça a dû souffler mes capacités d’écoute et d’empathie. 

Je réalise qu’on a beau être vigilant.e, se promettre de ne pas faire de mal, tenter d’être toujours bienveillan.e… faire violence à quelqu’un arrive toujours au pire moment. Ce pire moment, c’est quand on se sent soi même acculé.e, menacé.e, fragile. On contre-attaque, et on pense être dans son bon droit. Je me sens rejetée, donc je pense avoir le droit de brandir mon vibro et ma sexualité frustrée en pleine nuit. Il se sent humilié, il a l’impression que je lui ai mis un coup de genou symbolique dans les couilles. Donc il pense avoir le droit de me renvoyer un coup de genou symbolique dans le ventre, pile là où j’ai encore mal. 

Qu’importe la justification qu’on apporte à sa propre violence. Ça ne change rien à l’affaire, on a été violent.e. 

L’absence d’intentionnalité derrière cette violence, ou l’émotion intense qui l’a déclenchée, ne changent rien au fait que : la violence reste de la violence. 

On a été violent.e, il faut en prendre note. Et assumer. 

Je regrette la violence symbolique dans laquelle s’est achevée cette relation. 

Journal de grève J194

De la récompense aléatoire et variable comme forme de torture romantique

Je lis Judith Duportail et cette citation me frappe : « Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. » Judith parle ici des applis de rencontre. « Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. Un message ? Un match ? Et un match de qui ? » Ce mécanisme de récompense aléatoire et variable me fait pour ma part moins penser aux applis de rencontre, qu’au comportement des hommes avec qui j’entame des relations sexo-affectives. 

Dépression et séduction

Je pense tout particulièrement à une relation que j’ai amorcée en juillet. Il s’agit d’un homme, à peu près mon âge, qui me contacte au téléphone pour un motif professionnel — on prépare ensemble une intervention en public. Au bout du fil, on se parle 20 minutes de cette conférence. Rien à signaler, si ce n’est son insistance pour me faire parler du harcèlement que j’ai vécu de la part du performer R en 2018/2019. Je résiste une fois, deux fois à ses tentatives de me tirer les vers du nez, et puis j’en parle vite fait. Ce n’est pas très grave, je comprends la curiosité, le besoin d’entendre de ma bouche certains éléments de cette histoire. 

Après 20 minutes de blabla pro, on bifurque totalement sur des sujets de conversation perso. Je suis vraiment très mal à ce moment-là de l’été. On est en juillet 2021, j’ai arrêté trois mois plus tôt les antidépresseurs commencés en juillet 2020 lors de mon burn out. J’avais commencé un traitement à cause de son anxiété, très forte. Là, plusieurs semaines après mon sevrage, je suis au beau milieu d’un épisode dépressif que je juge sans précédent. Apparemment, je me suis sevrée trop tôt, trop vite. Pour remonter la pente rapidement et être opé pour ma rentrée en école infirmière fin août, je décide de reprendre des antidépresseurs. Du Prozac, cette fois. Pas de bol, je vis particulièrement mal le début du traitement. C’est pire que tout, les matins sont difficiles, je me réveille dans un état de mal-être physique et psychologique sans précédent, c’est bien flippant. 

En plus de ça, le jour de ce coup de fil, j’ai mes règles. Quand je décroche le téléphone, il est midi, je suis au lit en culotte menstruelle, et c’est vraiment pas la fête dans ma tête. Alors quand ce mec que j’ai au téléphone me dit que c’est vraiment, vraiment difficile pour lui depuis le premier confinement… ça ouvre les vannes. Je lui dis que je suis tellement pas bien à cet instant T, que je me pose la question de ma capacité à faire cette intervention en public. 

On se parle longuement. On se livre, on rigole, c’est un beau moment. J’arpente ma chambre en culotte de règles, ce qu’on se dit me passionne, j’ai l’impression qu’on se capte, qu’on se comprend. Cet homme me confie qu’il est dépendant affectif. C’est la première fois que j’entends quelqu’un se qualifier comme ça, je trouve ça beau et courageux. Il me dit aussi trouver les relations hommes femmes violentes. J’ai l’impression de parler à quelqu’un qui aurait traversé ce que j’ai vécu, mais puissance 10. Je ressens de l’intérêt, de la tendresse. Et puis il me fait marrer, un peu en mode Woody Allen. Je suis séduite. 

C’est un beau roman, c’est une belle histoire

La date de la fameuse intervention en public approche, et j’ai bien failli annuler quinze fois tant je suis mal. J’ai perdu cinq kilos. Mais je suis venue, et je dois dire que l’idée de le rencontrer m’a aidée, portée. Quand on se retrouve face à face pour de vrai, en chair et en peau claire sous le soleil du midi, je le drague. Du mieux que je peux, vu l’état piteux dans lequel je suis. Mais y a des trucs qui ne se perdent pas trop. Un soir, de verre en verre, je monte avec lui dans sa chambre d’hôtel, je prends une douche, je me mets en serviette blanche cheveux mouillés sur son lit. Il finit par comprendre pourquoi je suis là. Et c’est joli. Le matin, je me réveille le visage enfoui dans sa poitrine, moi qui suis incapable de partager mon sommeil avec quelqu’un que je ne connais pas. Il me dit qu’on « s’entend bien », que ça fait un bail ne lui est pas arrivé. 

Je veux que cette histoire se passe bien pour lui, que ce qu’il se passe entre nous lui fasse du bien. En tout cas, pas de mal. Je sais que je peux être brusque, cette histoire d’intensité poussée au max, là*. Je ne veux pas le brusquer, je lui demande tout le temps si ça va. Au début, ça va. Ça va super, même. On baise bien, on dort très bien ensemble, et il est hyper présent par SMS. Enjôleur, cajoleur. Il est un peu plus petit que moi — ce qui dans mes relations avec les hommes peut me faire sentir grand machin pas sexy — mais il a une façon de se tenir, de ME tenir, qui me fait fondre. Sa main sur l’os de ma hanche fout le feu à tout mon corps, sa main autour de ma taille quand on se promène me rend guimauve. 

Femme de compagnie

Dix jours passent, et d’un coup, il est beaucoup moins présent. Il met 12h voire 24h à répondre à un texto. Ce chaud froid que je ne comprends pas déclenche en moi un début d’anxiété. J’en parle à d’autres personnes qu’à lui, je ne veux pas l’emmerder avec mes névroses, je respire un grand coup et je gère comme ça. 

On part en vacances tous les deux. Il fait chaud, il y a une piscine, des cigales, on va passer une semaine ensemble. On baise le premier soir. Et puis plus du tout. Plus rien de sexualisé, plus de baisers profonds, de respirations qui se mêlent, plus de main sur les seins, sur la hanche. Si je mets mes mains autour de son visage, que j’approche ma bouche de la sienne, il détourne la tête, il m’énonce sa to do list du jour.  « Il faut que je fasse… » ça, ça, ça. 

Le seul truc qu’il me reste : à l’heure de la sieste, il me caresse l’omoplate au soleil, je m’endors, c’est doux. J’ai l’impression d’être un grand chien, une femme de compagnie à qui on fait des papouilles en lisant des articles du Monde — jusqu’à ce que je me rende compte qu’il fait plus de câlins au cane corso de la voisine. 

Le soir, au lit, quand je le vois couché dans le noir, les yeux rivés sur la lumière bleue de son téléphone, j’essaie d’en parler avec lui, de cette aridité. De lui demander ce qu’il se passe. Mais selon lui, il ne se passe rien. Il me renvoie à moi-même. Mes inquiétudes sont des « prophéties auto-réalisatrices ».  En énonçant un problème, je crée le problème. En énonçant un problème, je lui fais violence. 

On a eu de nouveau de chouettes moments. Puis de nouveau du froid. Du chaud. Du froid.

Les chaud-froids de cet homme, je ne pense pas qu’ils soient le moins du monde conscients ou manipulateurs. Je pense qu’il se débattait comme il pouvait avec lui-même. Je n’en sais rien, en fait. Ce que je sais, c’est que ces chauds froids ont fonctionné sur moi à la façon du mécanisme de la récompense aléatoire et variable que décrit Judith Duportail. À force de ne pas comprendre ce que j’allais recevoir de la part de cet homme lorsque je proposais ma tendresse, mon attention, mon désir, j’ai déclenché de l’anxiété, de la dépendance. Il y a eu un moment où la journée, je regardais toutes les deux minutes mon téléphone pour voir s’il m’avait répondu. La nuit, je me réveillais en mode tachycardie pour vérifier s’il m’avait donné des nouvelles.

Cette addiction sexo-affective a pris d’autant plus facilement, que ma garde était baissée. 

Je ne pensais pas que quelqu’un qui avait vécu et identifié sa dépendance affective pourrait avoir lui-même des comportements déclencheurs d’anxiété affective. 

Quelle connerie de ma part ! 

Quand on connaît un schéma par cœur, on a toutes les peines du monde à ne pas le rejouer, encore et encore. Lui, comme moi.

* Voir le J193

Journal de grève J193

Mon ami de lycée Mehdi m’a dit au détour d’un café : 

« Les amant.e.s c’est comme les protons et les électrons. Ils s’appairent par intensité. »

J’ai trouvé ça drôlement pertinent, cette histoire d’intensité. L’amour, c’est aussi de la chimie, après tout. 

Journal de grève J181

De mon classisme sur les applis de rencontre

J’étais de passage à Paris cette semaine, et comme à mon habitude, j’ai profité de mon séjour pour accumuler un maximum de matches sur Tinder, Bumble, OKCupid, Happn et compagnie.

En matière sexo-affective, je discrimine principalement (mais fortement) sur le « capital culturel ». Être diplômé ou du moins curieux, intello ou progressiste restant un privilège de classe, je chasse donc plutôt en eaux bourgeoises. Je le sais, je n’aime pas cette idée, et pour autant j’ai du mal à changer ça. 

Moi et mon classisme apprécions donc de swiper depuis le centre de Paris, où la densité d’hommes baisables, d’hommes potentiellement stimulants intellectuellement, et d’hommes cumulant ces deux atouts est bien plus élevée que dans mon village des Côtes d’Armor. Dès que j’ai une minute, dans le métro, en attendant mon café, aux toilettes, hop hop hop, je swipe. Puis je trie les matches une fois rentrée en Bretagne. Le dating en ligne, pratiqué avec un peu de sérieux, ressemble à une véritable industrie personnelle. 

Cette semaine, à Paris, j’ai été très productive. Je me suis fait des sessions de plus d’une heure de swipe avant de dormir. Un soir, je matche avec ce mec. Il a 10 ans de moins que moi, il est FFI (Faisant Fonction d’Interne) dans un hôpital de la région parisienne, il a une dégaine de séducteur un peu poseur. Il me plaît bien, je me dis que je lui écrirai en rentrant en Bretagne, et que j’essaierai d’aller boire un verre avec lui la prochaine fois que je viendrai à Paris. Pour le moment, je ne lui envoie pas de message, j’ai un agenda complètement plein de toute façon. Après avoir enchaîné les obligations pro à un rythme intensif pendant trois jours, mon dernier rendez-vous parisien est à 17h à l’hôpital. Cette fois, c’est perso. J’ai ma première consultation de PMA. 

De l’âge de mes ovocytes 

J’ai décidé d’entamer une démarche de préservation de la fertilité l’année dernière, après notre séparation avec mon partenaire depuis trois ans et demi, Karl. Nous nous sommes quittés juste après avoir essayé de faire un enfant. On a tenté deux mois, et puis il ne se projetait plus dans ce projet-là. Ravaler ce désir d’enfant, ça m’a violemment retourné le bide, à en crier dans l’oreiller. Trois mois après l’arrêt des tentatives, on s’est séparés. Je me suis retrouvée seule dans ma grande maison bretonne, avec ma pile de livres sur l’accouchement physiologique, « tout ce qu’on ne nous dit pas sur la grossesse », « notre corps nous-même », etc., Et je me suis dit que j’allais congeler quelques ovocytes, et voir si je ne ferais pas un bébé en célibataire, si mon envie d’enfant demeurait. 

J’ai commencé par m’intéresser au don d’ovocytes, qui permet de garder pour soi une partie de ses gamètes — si on en fournit suffisamment. Il y a un vrai manque d’ovocytes dans les banques de gamètes. Sans doute parce que la procédure est plus lourde que pour les dons de sperme : il faut faire une stimulation ovarienne, puis il y a un geste chirurgical : une ponction au travers de la paroi du vagin. L’idée de pouvoir aider des personnes dans leur parcours PMA me plaisait. Et puis c’était une façon d’accéder simplement et gratuitement à la préservation de la fertilité, car pour faire congeler mes ovocytes en tant que femme célibataire, la loi bioéthique n’étant pas encore passée, il m’aurait fallu partir en Espagne ou en Belgique et dépenser plusieurs milliers d’euros. Et même des frais annuels pour le maintien au congélo de mes œufs ! 

Au moment où j’ai commencé à me documenter sur le don, j’avais 37 ans et demi. Il me restait exactement 6 mois pour donner mes œufs et tenter d’en garder sous le coude (à 38 ans, la loi française dit que c’est fini, on a les ovules périmés). Je me porte donc candidate tambour battant auprès de l’institut Montsouris. J’obtiens rendez-vous très vite, et mes analyses génétiques ainsi que mon échographie pelvienne se révèlent satisfaisantes. Mais un mois plus tard, mon dossier est finalement refusé par la commission de l’institut Montsouris. La raison : mes antécédents familiaux. Il y a eu beaucoup de cancers dans ma famille, et même s’il n’est pas prouvé que ce soit génétique… Il n’est pas prouvé que ça ne le soit pas non plus. Je peux remballer mes ovocytes. 

En juin, j’ai 38 ans. Et en août, la loi bioéthique passe, ouvrant enfin la PMA aux femmes célibataires, ainsi qu’aux femmes en couple avec une autre fXmme. On ne sait pas encore quand elle sera applicable, mais je prends immédiatement rendez-vous à l’hôpital B. 

Quand je me pointe à la consultation du Dr. Z, ce jour-là, la loi bioéthique n’est pas encore applicable. Il faut donc que je puisse être admise pour raison médicale. Je me suis préparée à me faire claquer la porte du congèle au nez. Mais on ne me pose aucune question, on ne me demande aucune justification personnelle. La consultation est un échange long et intéressant avec le médecin, qui se termine par des formalités administratives. Je serai prise en charge en raison de mes antécédents familiaux. Je sors de l’hôpital surprise et ravie. Il fait beau, je sais que j’ai une chance rare d’être tombée dans ce service qui ne demande pas aux fXmmes de rendre des comptes sur leurs décisions en matière de fertilité et de procréation. Je décide de me poser 20 minutes au soleil pour savourer ce moment avant de prendre ma voiture et de rentrer en Bretagne. 

Des sextos et du virtuel comme sortie du tunnel

C’est là, dans la chaleur de la fin d’après-midi, que je découvre le message de l’interne avec qui j’ai matché. C’est même pas dix mots, mais c’est drôle, et en plus il n’y a pas de fautes. Dans un sourire, je propose qu’on prenne un café en vitesse si son hôpital est sur ma route du retour. Le mec me dit juste : « j’ai envie de plus qu’un café avec toi ». Et ça met le feu aux poudres. Je pense que les poudres étaient déjà très très inflammables de base, pour être honnête. Mais en tout cas, je m’enflamme. Son hôpital n’est pas du tout sur ma route, il est même carrément dans l’autre sens, à 90 minutes de l’hôpital B. Je lui réponds que je ne passerai pas pour un café, mais que s’il veut m’envoyer des sextos… J’ai 4 heures de route, ça égaiera mon trajet. 

À ce moment-là, je n’ai pas échangé de sextos depuis mille ans. Ce n’est pas faute d’avoir proposé, depuis le début de ma grève. Mais je n’ai récolté de mes différents partenaires que des réponses allant de : « Euh là je suis au taff »… à « Hum, ça me déconcentre plus qu’autre chose ! ». Hé ben là, le mec se le fait pas dire deux fois, il m’appelle direct ! Je décroche pas, je suis un peu farouche du téléphone. Il réessaye. 

Bon. Je monte dans ma voiture, histoire de m’isoler un peu, et je prends l’appel. J’entends sa voix grave sur les enceintes de ma caisse me dire que je le fais bander sévère. Je sais plus trop ce qu’il me raconte d’autre, pour être franche, mais on se parle longtemps, il me fait rire, et il a une voix excitante. Il a un accent étranger prononcé, il me dit qu’il est arrivé en France il y a trois mois seulement. Quand on raccroche, je suis très, très excitée. Sur la route, il m’envoie des photos de sa bite, et ça me réjouit. Je m’arrête pour essayer de prendre quelques photos de mes seins, de ma main entre mes jambes. Je me rends compte que je suis rouillée du sexto, mes images ne ressemblent pas à grand chose. La tension sexuelle monte au fil du trajet, je bouillonne, j’ai la tête dans une chambre d’interne en banlieue parisienne, je rate plusieurs fois la sortie sur l’autoroute… Je finis quand même par arriver chez moi — avec une bonne heure de route en plus dans les pattes. À peine posée, il me rappelle, cette fois en visio. Il est à poil, allongé sur son lit, sa bite dans la main. Il crache dans sa paume, il se branle vigoureusement, il m’appelle bébé. Haha ! J’adore ! Il demande à voir ma chatte. Quand je la lui montre, il me dit : « ça c’est de la chatte ! ». Je suis à fond. 

Pendant quatre jours, on décolle pas, on s’envoie des photos, des messages vocaux. Je ressors mes lampes pour bien m’éclairer pendant que je me filme… Je commence à me rappeler comment on fait, les angles, la lumière, les cadres. J’avais pas pris d’images « cul » de moi depuis avant mon premier film porno. C’est comme ça que mes envies de créer de la pornographie étaient nées — en envoyant des sextos à un homme. Ma libido et ma créativité s’étaient emballées très, très fort. C’était en 2016, il y a cinq ans. Ce mois de septembre 2021, j’ai adoré m’y remettre. Célébrer mon corps, mon désir, ce que je trouve beau chez moi, chez les autres, dans le sexe.

Pendant ces quatre jours, je jouis je ne sais même plus combien de fois. Je me touche dès que je rentre à la maison tellement l’interne me chauffe à blanc. Entre les vagues brûlantes de libido et des orgasmes énervés, je me demande si ce n’est pas ça, ce qu’il me faudrait. 

Une relation purement virtuelle. 

Il y a quelque chose d’à la fois libre et rassurant dans cette situation. 

Ce que l’interne me propose de vivre au téléphone, est-ce que dans quelques années, une intelligence artificielle ne me le proposera pas, dans une version à la fois encore plus surprenante et encore plus « faite pour moi » ? Ça ne fait peut-être pas rêver, comme ça, sur le papier, le trip « Her ». Mais avoir à la fois la libido qui grimpe aux rideaux, l’absence de mise en danger affective… Imaginez le nombre et la variété de partenaires potentiels !

Et si la sortie de l’hétéronormativité pouvait se programmer ?

Journal de grève J161

Vu à la télé

Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Ces dernières semaines je me suis autorisée à regarder des trucs a priori pas très stimulants intellectuellement. J’ai regardé Too Hot To Handle sur Netflix. D’abord la version UK, puis la version Brazil, qui est encore meilleure — ça baise dès la première heure, et les hommes y pleurent à chaudes larmes. Ça m’a intéressée de voir les gens essayer de « tomber amoureux » les uns des autres sous l’œil inquisiteur des caméras. Ce qui m’a frappée, c’est comment dans les deux saisons de Too Hot To Handle, pourtant culturellement éloignées, les personnes jaugeaient leur état amoureux. 

Première étape : est-ce que mon cœur bat plus fort quand la personne entre dans la pièce / passe derrière moi ? Ce critère très important indique que l’état amoureux est non décidé, donc subi, donc que la « passion » est forcément présente. 

Deuxième étape : est-ce que des éléments objectifs me permettent de croire que cette personne est faite pour moi ? Est-ce que je vais pouvoir échafauder des rêveries de couple à partir de ce que cette personne me donne à voir (on rit aux mêmes blagues, on pratique tous les deux la natation, etc.)

La première étape, sur la tachycardie ou pas comme signal amoureux, m’a fait marrer. Pour ma part, je ressens évidemment ces signaux quand quelqu’un me plaît, mais je les attribue plus à l’anxiété sociale qu’au signe que le sexe serait bon avec cette personne, ou que je suis en présence d’un partenaire amoureux potentiellement agréable. 

La seconde étape m’a plus fait réfléchir à mes propres mécanismes amoureux. Parce qu’il s’agit de ce qu’on projette, à partir de quelques maigres données, sur une personne qu’on ne connaît pas très bien. Ce processus était poussé à l’extrême dans une autre série de téléréalité que j’ai regardée, toujours sur Netflix, avec un effroi émerveillé : Are You The One ? C’est un mélange de Mariés au premier regard et du Loft, dans lequel 20 personnes doivent trouver leur âme sœur, qui a été préalablement choisie « scientifiquement » par un algorithme. Un couple s’y noue instantanément, dès le premier quart d’heure, parce que le mec a un tatouage Labyrinthe de Pan immédiatement identifié par une fille. Grâce à cette référence commune, le moteur à projections s’emballe, et un baiser plus tard ils sont 100% convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Alors bien sûr, c’est caricatural et un peu risible, surtout que peu de temps après, la fille tire les cheveux d’une autre pour une histoire d’oreillers. Mais ça dit quand même quelque chose sur ce qui se passe dans nos têtes, quand on tombe amoureux. 

Et pour ma part, à chaque rencontre, je dois bien reconnaître que je me raconte quelque chose. Ce n’est jamais la même histoire, chaque personne m’inspire une rêverie ou un espoir uniques. Avec l’un j’imagine être amant.s longtemps sans jamais cohabiter, avec l’autre je me vois me réveiller souvent dans le même lit, avec un autre encore je rêve de partir en voyage loin et longtemps. Ce sont des fictions différentes, parce que leurs héros n’ont rien à voir. Mais ce sont des fictions amoureuses, des projections que je fais. Et si quelqu’un ne m’inspire pas de projection… C’est qu’il ne se passe rien.

J’ai fait une jolie nouvelle rencontre fin juillet. J’ai tout de suite projeté des choses, il a tout de suite projeté des choses. Il s’agissait d’un mec qui, quand on s’est rencontrés, connaissait bien ce que j’écrivais, mes prises de position. Ma projection a été : c’est un mec qui lit, qui est intelligent et cultivé, qui comprend le féminisme, qui comprend mes valeurs. C’est quelqu’un avec qui je vais peut-être (qui sait ?) pouvoir nouer un partenariat équilibré sur les bases que j’expose dans mon journal de grève depuis quelques mois.  

On s’est fréquentés peu de temps, mais intensément. Au détour d’une conversation, il me parle de ses amis, qui se « posent » en couple, après avoir « bien profité ». Je l’interroge sur cette conception du parcours amoureux, et il me dit que pour lui, ne pas se poser en couple, ne pas renoncer à la multiplicité des partenaires sexuels à partir d’un certain âge relève d’un « retard affectif ». Patatras. Je me rends compte à quel point je suis partie du principe que si on se rapprochait après qu’il avait lu mon journal de grève, on était forcément en concordance sur ce que j’y défends, et notamment le droit de jouir de mon corps avec qui je veux, même si je forme un partenariat amoureux privilégié avec un homme. Et bien non. Il y a son histoire personnelle, son environnement social, il y a toute sa réalité à lui, bien loin de mes projections à moi. Ce que je tenais pour évident, un accord tacite sur le fait qu’une relation puisse être belle et forte sans pour autant reposer sur l’exclusivité sexuelle, était en fait fondé sur des chimères, sur une histoire que je me racontais dans ma tête. 

C’est une projection parmi de nombreuses, que je n’ai sans doute même pas eu le temps d’identifier. Il peut m’être difficile de me recentrer sur la petite part de réalité, d’authenticité qu’on veut bien me donner à voir, et seulement là-dessus. Quand une histoire s’achève, un mot me revient souvent : c’est dommage. Ce « dommage », c’est le signe que je regrette presque plus ce qui aurait pu être vécu, ce que j’ai imaginé et projeté, que ce qui a vraiment été. 

De l’abandon

Il y a un état que j’ai de plus en plus de mal à atteindre avec les hommes, au fil de cette grève de l’hétéronormativité. Un état de lâcher prise, d’abandon. 

Je m’en rends compte parce que, de façon très prosaïque, je jouis de plus en plus difficilement dans les bras de quelqu’un d’autre. Seule, ce n’est pas un problème. À deux, je prends beaucoup de plaisir, mais je me retiens, comme pour ne pas lâcher complètement le rebord du bassin. 

Parfois, ça prend des allures de lutte entre mon cerveau et mon clito. Si je m’écoutais, je me mettrais un oreiller sur la tête, je me plongerais dans le noir, pour me réfugier dans mes sensations, pour enfin y arriver… Et puis je me dis que je n’ai pas non plus SI besoin de jouir. Il y a un moment où la phase de plateau saute l’orgasme et va directement à la résolution. Je me calme, je m’endors.

J’en ai pris mon parti ces derniers temps ; quand je fais l’amour, je ne jouis pas forcément, c’est comme ça. À moins que je dégaine un Magic Wand ou un womanizer — là c’est imparable. Mais même si je sors la carte du vibro, je me retrouve à me retenir un peu. Parce qu’il y a beaucoup d’hommes pour qui l’usage de toys pendant le sexe n’est pas normalisé, pas si anodin que ça. Je me rappelle d’un homme qui était très, très loin de me faire jouir, très pilonnage dans son approche, tandis que mon clito baillait aux corneilles. J’ai tendu la main vers mon tiroir de table de nuit et je lui ai présenté mon Magic Wand. Il m’a rétorqué : « Alors là, j’avais jamais vu une meuf avoir besoin d’un vibro pour jouir ». J’ai pensé avec empathie à toutes ces pauvres femmes qui avaient du simuler pour abréger l’acte ou pour ne pas le vexer. Et j’ai joui avec mon vibro. C’était au début de la grève, j’étais encore pleine d’entrain et de fraîcheur. 

Là, j’en arrive à un point où je préfère réserver mes vibros pour mon intimité solo. Je jouis beaucoup et plein de fois quand je suis juste avec moi-même. Avec vibro, sans vibro, les orgasmes sont là, naturels, faciles, à portée de main.

Alors de quoi est-ce que j’ai peur, depuis quelques mois, quand mon corps prend du plaisir avec le corps de quelqu’un d’autre ?

Mes ruptures en série de ces derniers temps me rappellent, chaque fois de façon un peu plus aigüe, ce qui se joue en moi quand je me sens quittée. Le départ de l’autre, la violence d’entendre qu’on ne veut plus me voir, plus me parler, plus faire l’amour avec moi, appuient sur des craintes enracinées profondément d’être trop ceci, pas assez cela  ; d’être fondamentalement étrangère à l’amour, pas aimable. 

Est-ce que si j’arrivais à lâcher ma peur de l’abandon, je parviendrais de nouveau à m’abandonner dans les bras de quelqu’un ?

De l’empreinte des corps

La tête a beau savoir qu’il vaut mieux en rester là avec une personne, que la séparation est le choix le plus sain ; le corps, lui, continue d’appeler cet autre corps d’une façon tout à fait rageante. De l’appeler pour du sexe, pour du sommeil partagé, pour des caresses dans le dos, pour une main posée dans la nuque ou des doigts qui pianotent sur la hanche. La langue appelle sa langue, les mains appellent ses fesses, la bouche appelle son torse, son cou, ses lèvres. Ça vient sans crier gare, au détour d’une chanson, ou d’un moment d’inattention. Ça fait un flash, ça immerge dans le désir, dans le manque. 

Quand on a aimé quelqu’un, je pense qu’il y a un temps de « détox corporelle » qui est incompressible. Je suis très impatiente, alors ce constat m’emmerde prodigieusement. Quand j’ai décidé de passer à autre chose, les élans de ma libido vers quelqu’un qui m’a déçue ou blessée m’agacent, m’attristent, m’inquiètent. Il y a la peur de rester « bloquée » dans cette nostalgie. J’ai parfois essayé de lutter contre ces flashbacks en me mêlant un peu trop rapidement et machinalement aux corps d’autres hommes. Parfois quand l’alchimie est bonne, ça marche, et quel soulagement ! Je me sens lavée de ces élans intrusifs et de ces envies mal placées. Mais souvent, mon corps ne se mêle pas si facilement que ça à celui d’étrangers, je reste froide devant la peau, pourtant douce, de cet homme, devant sa queue, pourtant raide, devant son désir, pourtant là. J’écoute mon envie se retirer, j’explique mon indisponibilité, je demande pardon, je quitte le lit, la peau, je dors ailleurs. Après ces expériences désenchantées, je me sens encore plus nostalgique d’avoir perdu un corps qui m’était familier. 

Pourtant, ce corps aimé est parfois loin, déjà. Je ne me rappelle plus que confusément de son sexe, de sa forme, de sa douceur, de l’odeur dans le creux de ses clavicules, du goût de sa salive. C’est déjà en train de s’évanouir doucement dans l’oubli. Mais ce dont je me rappelle si fort, c’est ce que ce corps m’a fait éprouver. L’envie forte, vivante que j’en ai eu. Ma nostalgie, ce n’est pas tant que ça la nostalgie d’une personne, d’une queue, d’un « bon coup ». C’est plutôt la nostalgie de mon propre désir. Je pense avec regret combien ce corps autre m’a fait me sentir vivante, vibrante. Et c’est de cette intensité de mes émotions et de mes sensations que je me languis… jusqu’au prochain éclat amoureux.

Le désir est une drogue dure. 

Journal de grève J120

Tomber amoureuse : déconstruction

J’ai toujours, toujours été amoureuse. À trois ans déjà, j’étais amoureuse d’un jeune Sébastien dont je me rappelle les cheveux bruns coupés au bol. Depuis ce garçon alpha, j’ai aimé sans relâche, à l’école, au poney, en colo, au collège, au lycée. Je me souviens de leurs prénoms : Emmanuel, Zaccharia, Grégoire, Milan, Alexandre, Gauthier, Ludovic, Mehdi, Frédéric… Pour autant, l’immense majorité de ces garçons, je ne leur parlais pas, et je ne les regardais qu’à la dérobée. Être « amoureuse », c’était avant tout cristalliser mon envie dévorante d’être aimée sur un garçon lointain, inaccessible (le garçon le plus populaire de la classe, un garçon plus âgé, etc). Cette distance avec l’objet de mon amour me permettait de projeter sur lui absolument tout ce que je voulais. Et comme le garçon n’était après tout qu’un écran, je me réservais aussi  la possibilité de tomber amoureuse autant de fois que je le souhaitais ! (Déjà à l’époque, je savais être doublement amoureuse : en 3ème j’aimais Ludovic au collège, et Gauthier au poney !) Je n’avais en fait besoin que d’un (ou deux) support(s) à mes rêveries. 

Et qu’est-ce que je rêvais ! Je rêvais des heures durant, d’une affection et d’une douceur à laquelle je n’avais encore jamais goûté. Le soir, de ma fenêtre au 7ème étage à Paris, je cherchais dans le ciel gris bleu des étoiles filantes, pour faire des vœux. Je ne voyais rien filer, mais je ne me laissais pas abattre, je formulais quand même des souhaits, toujours les mêmes : primo, ne plus avoir deux ans d’avance (j’avais honte de mon jeune âge, qui m’excluait d’office de la vie romantique de ma classe) ; et deuxio « que tous ceux que j’aime m’aiment ». Dans ma grande sagesse, je rajoutais : « mais pas trop quand même, quand ce sera fini pour moi, il ne faudra pas qu’ils deviennent fou ». Il faut dire que je voyais à la maison ce que ça donne, un homme possessif, des claques volaient, et ça ne faisait pas envie. 

Parler aux étoiles n’a pas été très efficace, l’homme qui harcèle si on ne le met pas au centre de son monde, j’ai fini par connaître à mon tour. Mais, à leur décharge, peut-être que les étoiles filantes ne m’accordaient pas trop de crédit parce que je n’ai pas fait que des souhaits amoureux bien branlés. Je me souviens d’un de mes vœux les plus tordus : c’était en 4ème, j’étais « très amoureuse » de Milan, j’avais onze ans. Les yeux tournés vers le ciel, j’ai souhaité de toutes mes forces avoir un pouvoir magique qui, si je le touchais, ferait qu’on resterait collés à jamais, comme des siamois 😅

Mais pourquoi ? 

Pourquoi ces vœux étranges ? Pourquoi cette amoureusite aiguë ? Un manque affectif ? Peut-être un peu. Mais je crois que ce n’était pas si triste, pas si négatif que ça. Je m’ennuyais beaucoup, malgré mes deux ans d’avance. Ce n’était pas de l’ennui intellectuel, je galérais comme tout le monde à faire mes devoirs. Mais de façon plus générale — dans la vie quoi — je m’emmerdais comme un rat. La routine de l’école, puis du collège, me rendaient maussade. Les années tiraient en longueur, il n’y avait pas d’horizon excitant. Au lycée, faire le même trajet chaque matin me plongeait dans des affres dépressifs. Je me créais des itinéraires variés, alternant métro, RER, bus, vélo, pour essayer de ne pas ressentir ce mélange affreux de tristesse et de colère que m’inspirait cette vie répétitive, bornée, cadrée, sous autorité. J’ai détesté l’enfance, le manque d’autonomie, la monotonie. J’avais besoin de stimulation, d’évasion, de matière première pour faire fonctionner mon imagination. La libido a joué ce rôle dans ma vie. Amoureuse, j’avais quelque chose à rêver. Amoureuse, je me sentais vivante. 

Être amoureuse a gardé cette fonction « deus ex machina », à l’âge adulte. Quand je m’emmerdais en agence de pub, où j’ai commencé à bosser à 21 ans, hop, réflexe de survie mentale : je trouvais quelqu’un au bureau sur qui fantasmer. Et là, les hormones coulaient à flot dans mes veines, dopamine, ocytocine, endorphines, comme un shoot. La vie redevenait marrante. Je me ramenais à l’agence à moto, en bas et chaussures à talons. Je faisais des trucs à la con, comme acheter des phéromones sur Internet (😅😅) pour voir si ça marche et si j’allais réussir à pécho ce collègue qui me donnait si chaud. J’écoutais Lil’Kim et Missy Elliott en boucle, c’était drôle, c’était l’aventure. (Et oui, j’ai fini par pécho le fameux collègue — mais c’était nul, trop de pression.)  

Et maintenant ?

Au fil des ans, ma libido a gardé un rôle important dans ma vie. Elle a continué de rendre mes journées, mes semaines plus excitantes, elle m’a poussée à explorer plein de choses : la moto, le parapente, la batterie, la musique… Et surtout, elle est devenue un carburant génial pour créer. À plus de 30 ans, alors que j’avais déjà commencé à réaliser des pubs et des clips, j’ai découvert Tinder, et les sextos. Bien sûr, je suis tombée amoureuse de plusieurs hommes lointains pendant cette période. Et je me suis mise à faire des photos, des vidéos, des poèmes, des dessins, des chansons même (😅😅😅) pour ces hommes X, Y ou Z que je désirais à distance. Car oui, X, Y, Z vivaient à Moscou, Londres, Berlin… Et puis, à un moment, j’ai réalisé que ces hommes lointains, ces « hommes écran », ils étaient devenus les supports non plus de rêveries d’enfant, mais bien de création, de création de femme. J’ai arrêté de leur dédier mes vidéos. Je me suis dit que j’allais tourner du porno — du porno avec de l’ambition, avec des moyens, du porno de femme, pour d’autres femmes. Et ça a été la meilleure décision que j’ai prise 🙂

Aujourd’hui, ça fait 5 ans que je fais du porno et que je tourne mon énergie et mon imagination vers l’écriture, la création. Aujourd’hui, ça fait 20 ans que j’aime des hommes, des hommes proches, aimants, avec qui j’ai formé des projets de vie. 

Ma libido, elle, continue de faire comme quand j’étais enfant. Elle s’enclenche pour des hommes lointains, qui ne vivent pas où je vis, que je ne connais pas bien. Mais maintenant, quand ça arrive, je me laisse bercer par mon désir, pour cet homme, dont j’ai croisé la route, à qui j’ai trouvé du talent, dont le regard m’a touchée. Je profite du « high ». Et je laisse filer. Le simple fait de sentir cette vague monter, dans la tête, dans le bassin, dans la poitrine, de pouvoir désirer et rêver, je savoure, comme si j’étais déjà une vieille dame. 

J’ai arrêté d’appeler ça « tomber amoureuse ». 

Je ne m’agite plus (ou presque plus !) pour conquérir ces hommes. 

Ce désir, je me dis maintenant qu’il m’est dédié, à moi. Quand ma libido a le déclic, je me fais le cadeau d’une vague d’énergie vitale. Cette énergie si forte, si belle, si importante, que j’essaie de faire passer dans mes films, dans mes créations sonores. 

Si je « tombe amoureuse », dans ces moments-là, je crois que c’est de moi 🙂

Journal de grève J119

« Pas de prise de tête »

Ce sont les mots qui reviennent le plus quand je fais défiler les profils de mecs cis hétéro sur Tinder. Comme une litanie, un vœu masculin psalmodié à l’infini. Plus de la moitié des hommes qui écrivent quelque chose sous leurs photos inscrivent ça : ils veulent des « rencontres sans prise de tête ».

J’ai l’impression, quand je swipe à gauche sur cette expression qui s’affiche encore et encore et encore, de toucher du doigt les constructions à l’eau de rose de ces hommes. De voir s’ouvrir des rideaux de velours rouge sur le château de leurs idéaux romantiques. Ces hommes attendent : de l’évidence. Le « pas de prise de tête », c’est l’espoir qu’une femme va être en accord avec eux, qu’ils vont se comprendre, sans avoir à mettre de mots, sans discuter, sans négocier, que ça va couler de source. Qui n’a pas envie de rapports fluides, de communication aisée ? Moi aussi, je rêve de simplicité ! Mais… je sais aussi qu’elle a un prix. Celui de l’ouverture à l’autre, de la co-écoute, celui du courage émotionnel aussi, le courage de se rendre vulnérable. 

Naïveté ou paresse ?

Je trouve plutôt naïve, de la part de grands gaillards de plus de 30, 40 ans, cette quête d’une relation sexo-affective « sans prise de tête », toute lisse. Comment espérer interagir avec d’autres êtres humains, et a fortiori partager de l’intime avec elleux, dans une fluidité parfaite, une simplicité délicieuse, sans anicroche aucune ? Avec qui ça se passe comme ça ? Quelle relation familiale , quel partenariat professionnel ou quelle amitié durable, par exemple, ne rencontrent pas des moments de tension, de discordance, où l’on est obligé.e.s de se « prendre la tête » pour se réaligner, et fonctionner de nouveau en harmonie ? La vie amoureuse est-elle si peu digne d’efforts aux yeux de ces hommes ?

En fait, est-ce que cette injonction au « pas de prise de tête » ne révèlerait pas surtout une certaine paresse ? Alors oui, ces hommes posent en quelque sorte une limite ; ils ne veulent pas de disputes, ils considèrent sans doute que la vie est trop courte pour la passer en prises de bec. Mais refuser de faire l’effort de résoudre le moindre conflit avec ses partenaires, quand on est un homme hétéro, ça revient surtout à s’assoir les bras croisés et à laisser les femmes avec qui on partage sa vie amoureuse s’occuper de prendre soin de la relation de A à Z. Car pour respecter l’injonction d’un homme à l’absence de « prise de tête », les femmes qui le fréquenteront vont devoir dresser leur antennes relationnelles, essayer sans relâche (et souvent non sans anxiété) de le comprendre, de s’ajuster, en se reposant souvent uniquement sur l’implicite, le non-dit. Lorsqu’elles voudront exprimer des besoins, des demandes, elles devront prendre mille précautions pour ne pas le brusquer, pour ne pas risquer de franchir cette limite. Bref, elles consacreront beaucoup d’énergie — et de tact — à prendre soin du lien et, in fine, de cet homme. Au détriment de leurs propres besoins affectifs et personnels. Une femme qui m’a écrit après mes derniers posts m’a dit appeler les hommes phobiques de la prise de tête des « fainéants affectifs ». J’adore ce terme ! 

« L’ingénieur et l’infirmière »

Pour ma part, je trouve que la (fausse) sérénité à laquelle aspirent ces hommes coûte cher en charge émotionnelle aux femmes avec qui ils relationnent. Le dernier épisode du Cœur sur la table,  « l’ingénieur et l’infirmière », explique de façon implacable pourquoi le labeur émotionnel, immense, non reconnu, incombe de façon systémique aux femmes. Je vous le recommande chaudement. J’ajouterai en guise de conclusion que perso, je trouve qu’en plus d’être énergivore, la dictature du « pas de prise de tête » blesse les femmes. Parce qu’instaurer le non-dit comme base de relation, rendre la communication entre deux personnes qui partagent une intimité anxiogène… c’est créer le lit de relations toxiques pour les femmes qui s’y engagent. 

Journal de grève J114

Vraie ou fausse grève ?

« Si tu couches avec des hommes, chérie, tu fais la grève de rien ! » « Deviens lesbienne et fous-nous la paix ! » Récemment, une poignée de femmes s’identifiant comme lesbiennes sont venues écrire des commentaires agacés sous mes vieux posts de journal de grève. Ces façons trop familières ou trop brutales de s’adresser à moi commencent à me braquer et, fatiguée, je les ai bloquées. Mais… je les entends. Et quelque part, elles ont raison : ce serait tellement plus simple de boycotter purement et simplement les bites de mecs cis !

J’ai pris un chemin beaucoup plus tortueux que celui de tourner drastiquement le dos aux hommes : celui de renégocier mes rapports hétéro avec eux. Mais pour que cette négociation puisse avoir lieu, il faut bien que rapports il y ait ! C’est dans le cadre des relations sexo-affectives que j’entretiens avec les hommes que j’essaie activement de réinventer avec eux un mode amoureux qui me convienne. Un mode où mon désir, mon amour même, mon envie de prendre soin de l’autre, puissent cohabiter harmonieusement avec mon besoin de liberté, de respect, d’acceptation de qui je suis.

C’est ambitieux, et si ma grève peut sembler, vue de loin, bien confortable à certain.e.s, je peux vous dire que les négos ne sont pas de tout repos. Voire parfois franchement douloureuses. Ce soir, je suis plutôt d’humeur à faire brûler des pneus devant l’usine à formater de l’amour patriarcal. 

Je vous raconte. 

C’est quoi, une relation digne de ce nom ?

Il y a quelques jours, un des hommes que j’ai fréquentés le plus régulièrement ces trois derniers mois a mis fin à notre liaison. Il l’a fait par What’s app — alors que nous vivons à quelques km l’un de l’autre. Il a eu ces mots, pour justifier le caractère abrupt de sa prise de distance : 

« Il faut savoir prendre tes responsabilités par rapport à ce que t’as voulu que « ce » soit ».  (Ce = notre relation, non nommée.) 

Puis, toujours au sujet de notre lien, il me dit : «  pour moi, il est évident qu’il faut arrêter ce « semblant de chose » ».

Ce que cet homme qualifie de « semblant de chose », c’était le partage de longs moments, une à plusieurs fois par semaine pendant plusieurs mois, d’huîtres au coucher de soleil, de baignades sur les plages bretonnes, des longues conversations pendant lesquelles il me racontait des choses qu’il n’avait, me disait-il, dites à personne. Il était content que je prenne le temps de l’écouter. C’était une relation faite aussi de beaucoup d’intimité physique, de sexe non protégé (safe), tendre, régulier. 

Tout ça résumé par : un « semblant de chose ». Le mépris que j’ai entendu dans ces mots a fait battre le sang dans mes tempes. 

C’est quoi en fait, une relation qui serait digne d’en porter le nom, selon cet homme (et tant d’autres) ? Est-ce que c’est ce type de relation hétéro qui consiste à offrir, en tant que femmes, l’accès exclusif à notre sexe ; dans l’espoir que l’homme avec qui on relationne — si on fait bien attention à ne pas être trop exigeantes dans les premiers mois —  acceptera de construire avec nous un couple… au sein duquel nous supporterons l’essentiel de la charge domestique ?  Mais ce n’est pas une relation, ça, c’est un contrat de dupe !  Entre une offre amoureuse féminine numériquement plus élevée que la demande masculine et le fait que les femmes sont éduquées à accorder plus d’importance que les hommes à la réussite de la vie romantique et affective ; la dynamique des rencontres amoureuses hétéro est biaisée. Elle met les femmes en position de demande, les hommes en position de pouvoir. Pouvoir de choisir, de disposer, même. Ces fondations sont inéquitables, pour ne pas dire pourries. Mais ce serait ça, une relation digne de ce nom, respectable ?

Et bien : très. Peu. Pour. Moi.

Le détail qui tue

Je suis sortie de la respectabilité patriarcale il y a quelques temps déjà. Je me trouve très bien en Terres Salopes, et je compte y rester, merci. 

Depuis mon territoire de meuf qu’on ne prend pas toujours la peine de respecter, je vais continuer à essayer de créer des liens amoureux hors normes. Libres. Empathiques. Où la connexion émotionnelle, la confiance, l’écoute seront les valeurs cardinales. Et comme me l’a conseillé cet homme en sortant de ma vie, je vais « prendre mes responsabilités ». C’est à dire assumer que cette grève que je fais me vaudra aussi parfois, en plus du rejet amoureux, du mépris. 

Cette histoire, je pourrais l’achever là-dessus, mais il reste un détail : ce qui a déclenché la rupture. C’est le détail qui tue, parce qu’il est aussi intime qu’il est, évidemment, politique. Il s’agit de charge sexuelle.  

Après plusieurs mois de relation, j’ai formulé à cet homme deux demandes, pour que moins d’aspects de notre lien reposent sur mes épaules uniquement. Première demande, assez anecdotique : qu’on s’organise mieux pour se voir. Deuxième demande, plus importante : qu’on fasse attention ensemble aux moments où les rapports sexuels étaient safe, comme je ne prends plus de contraceptif. Je lui demandais donc que nous partageions la charge relationnelle (planifier des moments ensemble), et la charge sexuelle (réfléchir à la contraception). 

Et bien… C’était trop demander. C’est, texto, ce qui m’a été répondu. La fertilité, c’est mon intimité, donc c’est mon taff. 

Voilà. J’ai pas lâché. Et la suite, vous la connaissez.

Alors oui, je couche avec des mecs. Et je me prends à les aimer, même, parfois. Et c’est vrai que ma grève est la plupart du temps une grève douce. Je ne roule pas des pelles avec un cocktail molotov à la main. Sur les sujets qui achoppent, j’essaie de communiquer, d’emmener mes amants sur mon terrain. Mais je ne déroge à aucun moment aux principes de ma grève de l’hétéronormativité : mon corps n’appartient qu’à moi. Et je ne porterai plus silencieusement toute la charge sexuelle et émotionnelle de la relation. 

Bref.

Que la grève continue !