Journal de grève J161

Vu à la télé

Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Ces dernières semaines je me suis autorisée à regarder des trucs a priori pas très stimulants intellectuellement. J’ai regardé Too Hot To Handle sur Netflix. D’abord la version UK, puis la version Brazil, qui est encore meilleure — ça baise dès la première heure, et les hommes y pleurent à chaudes larmes. Ça m’a intéressée de voir les gens essayer de « tomber amoureux » les uns des autres sous l’œil inquisiteur des caméras. Ce qui m’a frappée, c’est comment dans les deux saisons de Too Hot To Handle, pourtant culturellement éloignées, les personnes jaugeaient leur état amoureux. 

Première étape : est-ce que mon cœur bat plus fort quand la personne entre dans la pièce / passe derrière moi ? Ce critère très important indique que l’état amoureux est non décidé, donc subi, donc que la « passion » est forcément présente. 

Deuxième étape : est-ce que des éléments objectifs me permettent de croire que cette personne est faite pour moi ? Est-ce que je vais pouvoir échafauder des rêveries de couple à partir de ce que cette personne me donne à voir (on rit aux mêmes blagues, on pratique tous les deux la natation, etc.)

La première étape, sur la tachycardie ou pas comme signal amoureux, m’a fait marrer. Pour ma part, je ressens évidemment ces signaux quand quelqu’un me plaît, mais je les attribue plus à l’anxiété sociale qu’au signe que le sexe serait bon avec cette personne, ou que je suis en présence d’un partenaire amoureux potentiellement agréable. 

La seconde étape m’a plus fait réfléchir à mes propres mécanismes amoureux. Parce qu’il s’agit de ce qu’on projette, à partir de quelques maigres données, sur une personne qu’on ne connaît pas très bien. Ce processus était poussé à l’extrême dans une autre série de téléréalité que j’ai regardée, toujours sur Netflix, avec un effroi émerveillé : Are You The One ? C’est un mélange de Mariés au premier regard et du Loft, dans lequel 20 personnes doivent trouver leur âme sœur, qui a été préalablement choisie « scientifiquement » par un algorithme. Un couple s’y noue instantanément, dès le premier quart d’heure, parce que le mec a un tatouage Labyrinthe de Pan immédiatement identifié par une fille. Grâce à cette référence commune, le moteur à projections s’emballe, et un baiser plus tard ils sont 100% convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Alors bien sûr, c’est caricatural et un peu risible, surtout que peu de temps après, la fille tire les cheveux d’une autre pour une histoire d’oreillers. Mais ça dit quand même quelque chose sur ce qui se passe dans nos têtes, quand on tombe amoureux. 

Et pour ma part, à chaque rencontre, je dois bien reconnaître que je me raconte quelque chose. Ce n’est jamais la même histoire, chaque personne m’inspire une rêverie ou un espoir uniques. Avec l’un j’imagine être amant.s longtemps sans jamais cohabiter, avec l’autre je me vois me réveiller souvent dans le même lit, avec un autre encore je rêve de partir en voyage loin et longtemps. Ce sont des fictions différentes, parce que leurs héros n’ont rien à voir. Mais ce sont des fictions amoureuses, des projections que je fais. Et si quelqu’un ne m’inspire pas de projection… C’est qu’il ne se passe rien.

J’ai fait une jolie nouvelle rencontre fin juillet. J’ai tout de suite projeté des choses, il a tout de suite projeté des choses. Il s’agissait d’un mec qui, quand on s’est rencontrés, connaissait bien ce que j’écrivais, mes prises de position. Ma projection a été : c’est un mec qui lit, qui est intelligent et cultivé, qui comprend le féminisme, qui comprend mes valeurs. C’est quelqu’un avec qui je vais peut-être (qui sait ?) pouvoir nouer un partenariat équilibré sur les bases que j’expose dans mon journal de grève depuis quelques mois.  

On s’est fréquentés peu de temps, mais intensément. Au détour d’une conversation, il me parle de ses amis, qui se « posent » en couple, après avoir « bien profité ». Je l’interroge sur cette conception du parcours amoureux, et il me dit que pour lui, ne pas se poser en couple, ne pas renoncer à la multiplicité des partenaires sexuels à partir d’un certain âge relève d’un « retard affectif ». Patatras. Je me rends compte à quel point je suis partie du principe que si on se rapprochait après qu’il avait lu mon journal de grève, on était forcément en concordance sur ce que j’y défends, et notamment le droit de jouir de mon corps avec qui je veux, même si je forme un partenariat amoureux privilégié avec un homme. Et bien non. Il y a son histoire personnelle, son environnement social, il y a toute sa réalité à lui, bien loin de mes projections à moi. Ce que je tenais pour évident, un accord tacite sur le fait qu’une relation puisse être belle et forte sans pour autant reposer sur l’exclusivité sexuelle, était en fait fondé sur des chimères, sur une histoire que je me racontais dans ma tête. 

C’est une projection parmi de nombreuses, que je n’ai sans doute même pas eu le temps d’identifier. Il peut m’être difficile de me recentrer sur la petite part de réalité, d’authenticité qu’on veut bien me donner à voir, et seulement là-dessus. Quand une histoire s’achève, un mot me revient souvent : c’est dommage. Ce « dommage », c’est le signe que je regrette presque plus ce qui aurait pu être vécu, ce que j’ai imaginé et projeté, que ce qui a vraiment été. 

De l’abandon

Il y a un état que j’ai de plus en plus de mal à atteindre avec les hommes, au fil de cette grève de l’hétéronormativité. Un état de lâcher prise, d’abandon. 

Je m’en rends compte parce que, de façon très prosaïque, je jouis de plus en plus difficilement dans les bras de quelqu’un d’autre. Seule, ce n’est pas un problème. À deux, je prends beaucoup de plaisir, mais je me retiens, comme pour ne pas lâcher complètement le rebord du bassin. 

Parfois, ça prend des allures de lutte entre mon cerveau et mon clito. Si je m’écoutais, je me mettrais un oreiller sur la tête, je me plongerais dans le noir, pour me réfugier dans mes sensations, pour enfin y arriver… Et puis je me dis que je n’ai pas non plus SI besoin de jouir. Il y a un moment où la phase de plateau saute l’orgasme et va directement à la résolution. Je me calme, je m’endors.

J’en ai pris mon parti ces derniers temps ; quand je fais l’amour, je ne jouis pas forcément, c’est comme ça. À moins que je dégaine un Magic Wand ou un womanizer — là c’est imparable. Mais même si je sors la carte du vibro, je me retrouve à me retenir un peu. Parce qu’il y a beaucoup d’hommes pour qui l’usage de toys pendant le sexe n’est pas normalisé, pas si anodin que ça. Je me rappelle d’un homme qui était très, très loin de me faire jouir, très pilonnage dans son approche, tandis que mon clito baillait aux corneilles. J’ai tendu la main vers mon tiroir de table de nuit et je lui ai présenté mon Magic Wand. Il m’a rétorqué : « Alors là, j’avais jamais vu une meuf avoir besoin d’un vibro pour jouir ». J’ai pensé avec empathie à toutes ces pauvres femmes qui avaient du simuler pour abréger l’acte ou pour ne pas le vexer. Et j’ai joui avec mon vibro. C’était au début de la grève, j’étais encore pleine d’entrain et de fraîcheur. 

Là, j’en arrive à un point où je préfère réserver mes vibros pour mon intimité solo. Je jouis beaucoup et plein de fois quand je suis juste avec moi-même. Avec vibro, sans vibro, les orgasmes sont là, naturels, faciles, à portée de main.

Alors de quoi est-ce que j’ai peur, depuis quelques mois, quand mon corps prend du plaisir avec le corps de quelqu’un d’autre ?

Mes ruptures en série de ces derniers temps me rappellent, chaque fois de façon un peu plus aigüe, ce qui se joue en moi quand je me sens quittée. Le départ de l’autre, la violence d’entendre qu’on ne veut plus me voir, plus me parler, plus faire l’amour avec moi, appuient sur des craintes enracinées profondément d’être trop ceci, pas assez cela  ; d’être fondamentalement étrangère à l’amour, pas aimable. 

Est-ce que si j’arrivais à lâcher ma peur de l’abandon, je parviendrais de nouveau à m’abandonner dans les bras de quelqu’un ?

De l’empreinte des corps

La tête a beau savoir qu’il vaut mieux en rester là avec une personne, que la séparation est le choix le plus sain ; le corps, lui, continue d’appeler cet autre corps d’une façon tout à fait rageante. De l’appeler pour du sexe, pour du sommeil partagé, pour des caresses dans le dos, pour une main posée dans la nuque ou des doigts qui pianotent sur la hanche. La langue appelle sa langue, les mains appellent ses fesses, la bouche appelle son torse, son cou, ses lèvres. Ça vient sans crier gare, au détour d’une chanson, ou d’un moment d’inattention. Ça fait un flash, ça immerge dans le désir, dans le manque. 

Quand on a aimé quelqu’un, je pense qu’il y a un temps de « détox corporelle » qui est incompressible. Je suis très impatiente, alors ce constat m’emmerde prodigieusement. Quand j’ai décidé de passer à autre chose, les élans de ma libido vers quelqu’un qui m’a déçue ou blessée m’agacent, m’attristent, m’inquiètent. Il y a la peur de rester « bloquée » dans cette nostalgie. J’ai parfois essayé de lutter contre ces flashbacks en me mêlant un peu trop rapidement et machinalement aux corps d’autres hommes. Parfois quand l’alchimie est bonne, ça marche, et quel soulagement ! Je me sens lavée de ces élans intrusifs et de ces envies mal placées. Mais souvent, mon corps ne se mêle pas si facilement que ça à celui d’étrangers, je reste froide devant la peau, pourtant douce, de cet homme, devant sa queue, pourtant raide, devant son désir, pourtant là. J’écoute mon envie se retirer, j’explique mon indisponibilité, je demande pardon, je quitte le lit, la peau, je dors ailleurs. Après ces expériences désenchantées, je me sens encore plus nostalgique d’avoir perdu un corps qui m’était familier. 

Pourtant, ce corps aimé est parfois loin, déjà. Je ne me rappelle plus que confusément de son sexe, de sa forme, de sa douceur, de l’odeur dans le creux de ses clavicules, du goût de sa salive. C’est déjà en train de s’évanouir doucement dans l’oubli. Mais ce dont je me rappelle si fort, c’est ce que ce corps m’a fait éprouver. L’envie forte, vivante que j’en ai eu. Ma nostalgie, ce n’est pas tant que ça la nostalgie d’une personne, d’une queue, d’un « bon coup ». C’est plutôt la nostalgie de mon propre désir. Je pense avec regret combien ce corps autre m’a fait me sentir vivante, vibrante. Et c’est de cette intensité de mes émotions et de mes sensations que je me languis… jusqu’au prochain éclat amoureux.

Le désir est une drogue dure. 

Journal de grève J120

Tomber amoureuse : déconstruction

J’ai toujours, toujours été amoureuse. À trois ans déjà, j’étais amoureuse d’un jeune Sébastien dont je me rappelle les cheveux bruns coupés au bol. Depuis ce garçon alpha, j’ai aimé sans relâche, à l’école, au poney, en colo, au collège, au lycée. Je me souviens de leurs prénoms : Emmanuel, Zaccharia, Grégoire, Milan, Alexandre, Gauthier, Ludovic, Mehdi, Frédéric… Pour autant, l’immense majorité de ces garçons, je ne leur parlais pas, et je ne les regardais qu’à la dérobée. Être « amoureuse », c’était avant tout cristalliser mon envie dévorante d’être aimée sur un garçon lointain, inaccessible (le garçon le plus populaire de la classe, un garçon plus âgé, etc). Cette distance avec l’objet de mon amour me permettait de projeter sur lui absolument tout ce que je voulais. Et comme le garçon n’était après tout qu’un écran, je me réservais aussi  la possibilité de tomber amoureuse autant de fois que je le souhaitais ! (Déjà à l’époque, je savais être doublement amoureuse : en 3ème j’aimais Ludovic au collège, et Gauthier au poney !) Je n’avais en fait besoin que d’un (ou deux) support(s) à mes rêveries. 

Et qu’est-ce que je rêvais ! Je rêvais des heures durant, d’une affection et d’une douceur à laquelle je n’avais encore jamais goûté. Le soir, de ma fenêtre au 7ème étage à Paris, je cherchais dans le ciel gris bleu des étoiles filantes, pour faire des vœux. Je ne voyais rien filer, mais je ne me laissais pas abattre, je formulais quand même des souhaits, toujours les mêmes : primo, ne plus avoir deux ans d’avance (j’avais honte de mon jeune âge, qui m’excluait d’office de la vie romantique de ma classe) ; et deuxio « que tous ceux que j’aime m’aiment ». Dans ma grande sagesse, je rajoutais : « mais pas trop quand même, quand ce sera fini pour moi, il ne faudra pas qu’ils deviennent fou ». Il faut dire que je voyais à la maison ce que ça donne, un homme possessif, des claques volaient, et ça ne faisait pas envie. 

Parler aux étoiles n’a pas été très efficace, l’homme qui harcèle si on ne le met pas au centre de son monde, j’ai fini par connaître à mon tour. Mais, à leur décharge, peut-être que les étoiles filantes ne m’accordaient pas trop de crédit parce que je n’ai pas fait que des souhaits amoureux bien branlés. Je me souviens d’un de mes vœux les plus tordus : c’était en 4ème, j’étais « très amoureuse » de Milan, j’avais onze ans. Les yeux tournés vers le ciel, j’ai souhaité de toutes mes forces avoir un pouvoir magique qui, si je le touchais, ferait qu’on resterait collés à jamais, comme des siamois 😅

Mais pourquoi ? 

Pourquoi ces vœux étranges ? Pourquoi cette amoureusite aiguë ? Un manque affectif ? Peut-être un peu. Mais je crois que ce n’était pas si triste, pas si négatif que ça. Je m’ennuyais beaucoup, malgré mes deux ans d’avance. Ce n’était pas de l’ennui intellectuel, je galérais comme tout le monde à faire mes devoirs. Mais de façon plus générale — dans la vie quoi — je m’emmerdais comme un rat. La routine de l’école, puis du collège, me rendaient maussade. Les années tiraient en longueur, il n’y avait pas d’horizon excitant. Au lycée, faire le même trajet chaque matin me plongeait dans des affres dépressifs. Je me créais des itinéraires variés, alternant métro, RER, bus, vélo, pour essayer de ne pas ressentir ce mélange affreux de tristesse et de colère que m’inspirait cette vie répétitive, bornée, cadrée, sous autorité. J’ai détesté l’enfance, le manque d’autonomie, la monotonie. J’avais besoin de stimulation, d’évasion, de matière première pour faire fonctionner mon imagination. La libido a joué ce rôle dans ma vie. Amoureuse, j’avais quelque chose à rêver. Amoureuse, je me sentais vivante. 

Être amoureuse a gardé cette fonction « deus ex machina », à l’âge adulte. Quand je m’emmerdais en agence de pub, où j’ai commencé à bosser à 21 ans, hop, réflexe de survie mentale : je trouvais quelqu’un au bureau sur qui fantasmer. Et là, les hormones coulaient à flot dans mes veines, dopamine, ocytocine, endorphines, comme un shoot. La vie redevenait marrante. Je me ramenais à l’agence à moto, en bas et chaussures à talons. Je faisais des trucs à la con, comme acheter des phéromones sur Internet (😅😅) pour voir si ça marche et si j’allais réussir à pécho ce collègue qui me donnait si chaud. J’écoutais Lil’Kim et Missy Elliott en boucle, c’était drôle, c’était l’aventure. (Et oui, j’ai fini par pécho le fameux collègue — mais c’était nul, trop de pression.)  

Et maintenant ?

Au fil des ans, ma libido a gardé un rôle important dans ma vie. Elle a continué de rendre mes journées, mes semaines plus excitantes, elle m’a poussée à explorer plein de choses : la moto, le parapente, la batterie, la musique… Et surtout, elle est devenue un carburant génial pour créer. À plus de 30 ans, alors que j’avais déjà commencé à réaliser des pubs et des clips, j’ai découvert Tinder, et les sextos. Bien sûr, je suis tombée amoureuse de plusieurs hommes lointains pendant cette période. Et je me suis mise à faire des photos, des vidéos, des poèmes, des dessins, des chansons même (😅😅😅) pour ces hommes X, Y ou Z que je désirais à distance. Car oui, X, Y, Z vivaient à Moscou, Londres, Berlin… Et puis, à un moment, j’ai réalisé que ces hommes lointains, ces « hommes écran », ils étaient devenus les supports non plus de rêveries d’enfant, mais bien de création, de création de femme. J’ai arrêté de leur dédier mes vidéos. Je me suis dit que j’allais tourner du porno — du porno avec de l’ambition, avec des moyens, du porno de femme, pour d’autres femmes. Et ça a été la meilleure décision que j’ai prise 🙂

Aujourd’hui, ça fait 5 ans que je fais du porno et que je tourne mon énergie et mon imagination vers l’écriture, la création. Aujourd’hui, ça fait 20 ans que j’aime des hommes, des hommes proches, aimants, avec qui j’ai formé des projets de vie. 

Ma libido, elle, continue de faire comme quand j’étais enfant. Elle s’enclenche pour des hommes lointains, qui ne vivent pas où je vis, que je ne connais pas bien. Mais maintenant, quand ça arrive, je me laisse bercer par mon désir, pour cet homme, dont j’ai croisé la route, à qui j’ai trouvé du talent, dont le regard m’a touchée. Je profite du « high ». Et je laisse filer. Le simple fait de sentir cette vague monter, dans la tête, dans le bassin, dans la poitrine, de pouvoir désirer et rêver, je savoure, comme si j’étais déjà une vieille dame. 

J’ai arrêté d’appeler ça « tomber amoureuse ». 

Je ne m’agite plus (ou presque plus !) pour conquérir ces hommes. 

Ce désir, je me dis maintenant qu’il m’est dédié, à moi. Quand ma libido a le déclic, je me fais le cadeau d’une vague d’énergie vitale. Cette énergie si forte, si belle, si importante, que j’essaie de faire passer dans mes films, dans mes créations sonores. 

Si je « tombe amoureuse », dans ces moments-là, je crois que c’est de moi 🙂

Journal de grève J119

« Pas de prise de tête »

Ce sont les mots qui reviennent le plus quand je fais défiler les profils de mecs cis hétéro sur Tinder. Comme une litanie, un vœu masculin psalmodié à l’infini. Plus de la moitié des hommes qui écrivent quelque chose sous leurs photos inscrivent ça : ils veulent des « rencontres sans prise de tête ».

J’ai l’impression, quand je swipe à gauche sur cette expression qui s’affiche encore et encore et encore, de toucher du doigt les constructions à l’eau de rose de ces hommes. De voir s’ouvrir des rideaux de velours rouge sur le château de leurs idéaux romantiques. Ces hommes attendent : de l’évidence. Le « pas de prise de tête », c’est l’espoir qu’une femme va être en accord avec eux, qu’ils vont se comprendre, sans avoir à mettre de mots, sans discuter, sans négocier, que ça va couler de source. Qui n’a pas envie de rapports fluides, de communication aisée ? Moi aussi, je rêve de simplicité ! Mais… je sais aussi qu’elle a un prix. Celui de l’ouverture à l’autre, de la co-écoute, celui du courage émotionnel aussi, le courage de se rendre vulnérable. 

Naïveté ou paresse ?

Je trouve plutôt naïve, de la part de grands gaillards de plus de 30, 40 ans, cette quête d’une relation sexo-affective « sans prise de tête », toute lisse. Comment espérer interagir avec d’autres êtres humains, et a fortiori partager de l’intime avec elleux, dans une fluidité parfaite, une simplicité délicieuse, sans anicroche aucune ? Avec qui ça se passe comme ça ? Quelle relation familiale , quel partenariat professionnel ou quelle amitié durable, par exemple, ne rencontrent pas des moments de tension, de discordance, où l’on est obligé.e.s de se « prendre la tête » pour se réaligner, et fonctionner de nouveau en harmonie ? La vie amoureuse est-elle si peu digne d’efforts aux yeux de ces hommes ?

En fait, est-ce que cette injonction au « pas de prise de tête » ne révèlerait pas surtout une certaine paresse ? Alors oui, ces hommes posent en quelque sorte une limite ; ils ne veulent pas de disputes, ils considèrent sans doute que la vie est trop courte pour la passer en prises de bec. Mais refuser de faire l’effort de résoudre le moindre conflit avec ses partenaires, quand on est un homme hétéro, ça revient surtout à s’assoir les bras croisés et à laisser les femmes avec qui on partage sa vie amoureuse s’occuper de prendre soin de la relation de A à Z. Car pour respecter l’injonction d’un homme à l’absence de « prise de tête », les femmes qui le fréquenteront vont devoir dresser leur antennes relationnelles, essayer sans relâche (et souvent non sans anxiété) de le comprendre, de s’ajuster, en se reposant souvent uniquement sur l’implicite, le non-dit. Lorsqu’elles voudront exprimer des besoins, des demandes, elles devront prendre mille précautions pour ne pas le brusquer, pour ne pas risquer de franchir cette limite. Bref, elles consacreront beaucoup d’énergie — et de tact — à prendre soin du lien et, in fine, de cet homme. Au détriment de leurs propres besoins affectifs et personnels. Une femme qui m’a écrit après mes derniers posts m’a dit appeler les hommes phobiques de la prise de tête des « fainéants affectifs ». J’adore ce terme ! 

« L’ingénieur et l’infirmière »

Pour ma part, je trouve que la (fausse) sérénité à laquelle aspirent ces hommes coûte cher en charge émotionnelle aux femmes avec qui ils relationnent. Le dernier épisode du Cœur sur la table,  « l’ingénieur et l’infirmière », explique de façon implacable pourquoi le labeur émotionnel, immense, non reconnu, incombe de façon systémique aux femmes. Je vous le recommande chaudement. J’ajouterai en guise de conclusion que perso, je trouve qu’en plus d’être énergivore, la dictature du « pas de prise de tête » blesse les femmes. Parce qu’instaurer le non-dit comme base de relation, rendre la communication entre deux personnes qui partagent une intimité anxiogène… c’est créer le lit de relations toxiques pour les femmes qui s’y engagent. 

Journal de grève J114

Vraie ou fausse grève ?

« Si tu couches avec des hommes, chérie, tu fais la grève de rien ! » « Deviens lesbienne et fous-nous la paix ! » Récemment, une poignée de femmes s’identifiant comme lesbiennes sont venues écrire des commentaires agacés sous mes vieux posts de journal de grève. Ces façons trop familières ou trop brutales de s’adresser à moi commencent à me braquer et, fatiguée, je les ai bloquées. Mais… je les entends. Et quelque part, elles ont raison : ce serait tellement plus simple de boycotter purement et simplement les bites de mecs cis !

J’ai pris un chemin beaucoup plus tortueux que celui de tourner drastiquement le dos aux hommes : celui de renégocier mes rapports hétéro avec eux. Mais pour que cette négociation puisse avoir lieu, il faut bien que rapports il y ait ! C’est dans le cadre des relations sexo-affectives que j’entretiens avec les hommes que j’essaie activement de réinventer avec eux un mode amoureux qui me convienne. Un mode où mon désir, mon amour même, mon envie de prendre soin de l’autre, puissent cohabiter harmonieusement avec mon besoin de liberté, de respect, d’acceptation de qui je suis.

C’est ambitieux, et si ma grève peut sembler, vue de loin, bien confortable à certain.e.s, je peux vous dire que les négos ne sont pas de tout repos. Voire parfois franchement douloureuses. Ce soir, je suis plutôt d’humeur à faire brûler des pneus devant l’usine à formater de l’amour patriarcal. 

Je vous raconte. 

C’est quoi, une relation digne de ce nom ?

Il y a quelques jours, un des hommes que j’ai fréquentés le plus régulièrement ces trois derniers mois a mis fin à notre liaison. Il l’a fait par What’s app — alors que nous vivons à quelques km l’un de l’autre. Il a eu ces mots, pour justifier le caractère abrupt de sa prise de distance : 

« Il faut savoir prendre tes responsabilités par rapport à ce que t’as voulu que « ce » soit ».  (Ce = notre relation, non nommée.) 

Puis, toujours au sujet de notre lien, il me dit : «  pour moi, il est évident qu’il faut arrêter ce « semblant de chose » ».

Ce que cet homme qualifie de « semblant de chose », c’était le partage de longs moments, une à plusieurs fois par semaine pendant plusieurs mois, d’huîtres au coucher de soleil, de baignades sur les plages bretonnes, des longues conversations pendant lesquelles il me racontait des choses qu’il n’avait, me disait-il, dites à personne. Il était content que je prenne le temps de l’écouter. C’était une relation faite aussi de beaucoup d’intimité physique, de sexe non protégé (safe), tendre, régulier. 

Tout ça résumé par : un « semblant de chose ». Le mépris que j’ai entendu dans ces mots a fait battre le sang dans mes tempes. 

C’est quoi en fait, une relation qui serait digne d’en porter le nom, selon cet homme (et tant d’autres) ? Est-ce que c’est ce type de relation hétéro qui consiste à offrir, en tant que femmes, l’accès exclusif à notre sexe ; dans l’espoir que l’homme avec qui on relationne — si on fait bien attention à ne pas être trop exigeantes dans les premiers mois —  acceptera de construire avec nous un couple… au sein duquel nous supporterons l’essentiel de la charge domestique ?  Mais ce n’est pas une relation, ça, c’est un contrat de dupe !  Entre une offre amoureuse féminine numériquement plus élevée que la demande masculine et le fait que les femmes sont éduquées à accorder plus d’importance que les hommes à la réussite de la vie romantique et affective ; la dynamique des rencontres amoureuses hétéro est biaisée. Elle met les femmes en position de demande, les hommes en position de pouvoir. Pouvoir de choisir, de disposer, même. Ces fondations sont inéquitables, pour ne pas dire pourries. Mais ce serait ça, une relation digne de ce nom, respectable ?

Et bien : très. Peu. Pour. Moi.

Le détail qui tue

Je suis sortie de la respectabilité patriarcale il y a quelques temps déjà. Je me trouve très bien en Terres Salopes, et je compte y rester, merci. 

Depuis mon territoire de meuf qu’on ne prend pas toujours la peine de respecter, je vais continuer à essayer de créer des liens amoureux hors normes. Libres. Empathiques. Où la connexion émotionnelle, la confiance, l’écoute seront les valeurs cardinales. Et comme me l’a conseillé cet homme en sortant de ma vie, je vais « prendre mes responsabilités ». C’est à dire assumer que cette grève que je fais me vaudra aussi parfois, en plus du rejet amoureux, du mépris. 

Cette histoire, je pourrais l’achever là-dessus, mais il reste un détail : ce qui a déclenché la rupture. C’est le détail qui tue, parce qu’il est aussi intime qu’il est, évidemment, politique. Il s’agit de charge sexuelle.  

Après plusieurs mois de relation, j’ai formulé à cet homme deux demandes, pour que moins d’aspects de notre lien reposent sur mes épaules uniquement. Première demande, assez anecdotique : qu’on s’organise mieux pour se voir. Deuxième demande, plus importante : qu’on fasse attention ensemble aux moments où les rapports sexuels étaient safe, comme je ne prends plus de contraceptif. Je lui demandais donc que nous partageions la charge relationnelle (planifier des moments ensemble), et la charge sexuelle (réfléchir à la contraception). 

Et bien… C’était trop demander. C’est, texto, ce qui m’a été répondu. La fertilité, c’est mon intimité, donc c’est mon taff. 

Voilà. J’ai pas lâché. Et la suite, vous la connaissez.

Alors oui, je couche avec des mecs. Et je me prends à les aimer, même, parfois. Et c’est vrai que ma grève est la plupart du temps une grève douce. Je ne roule pas des pelles avec un cocktail molotov à la main. Sur les sujets qui achoppent, j’essaie de communiquer, d’emmener mes amants sur mon terrain. Mais je ne déroge à aucun moment aux principes de ma grève de l’hétéronormativité : mon corps n’appartient qu’à moi. Et je ne porterai plus silencieusement toute la charge sexuelle et émotionnelle de la relation. 

Bref.

Que la grève continue !

Journal de grève J 58

En guise d’accroche sur les apps de rencontre, les mecs me demandent quasi systématiquement ce que je fais sur Tinder/Bumble/OkCupid ; si ma grève est terminée. Non. Absolument pas. Faire la grève de l’hétérosexualité comme construction sociale et régime politique, faire la grève de l’hétéronormativité donc ; ça ne veut pas dire pour moi faire la grève du sexe. D’ailleurs, je baise beaucoup plus qu’avant. Et même, parfois, je fais l’amour avec beaucoup d’émotion. Je trouve les hommes que je caresse nus dans mes bras touchants, j’ai de la tendresse pour eux.

Et puis, il y a ce chiffre : aujourd’hui, j’ai réalisé que j’avais eu 69 partenaires sexuels. Car oui, je tiens des comptes, et je le fais avec délice. Depuis mon premier amour, à 15 ans, mon corps a rencontré, parfois « connu » comme on disait au XVIIIe, 69 corps.

69 ! Je trouve que ça se fête.

Et ce qui se fête, c’est aussi que je puisse afficher librement ma joie toute con d’avoir eu 69 rencontres sexuelles, sans me soucier de ce que ça va faire à un homme qui serait dans ma vie à cet instant T. Sans me demander si ça va le.s gêner, blesser, heurter, mettre mal à l’aise. Je ne suis ni fière, ni pas fière de ce nombre, je suis juste joyeuse de me sentir libre et de pouvoir rêvasser en ce dimanche nuageux à tous ces corps que j’ai connus, et au plaisir qu’on a parfois, souvent, pris ensemble.

Ce nombre 69 affiché comme ça, avec légèreté, c’est vraiment pour moi la grève de l’hétéronormativité.  

Journal de grève J53

J’ai peu de temps pour moi, alors ce journal de grève du mois de mai sera plutôt fait de courtes pensées que j’ai envie de partager. C’est beaucoup sur les relations amoureuses, parce qu’il a fait beau, que ça m’a donné envie de rouler des pelles sur la plage, d’être amoureuse, de faire l’amour, et que cette envie simple est en fait vachement compliquée. Cette période intense génère donc en moi un reset sentimental. Bear with me. 

Sur la légèreté. On associe la légèreté amoureuse à une facilité, à quelque chose qu’on ne ferait pas, qu’on ne donnerait pas à l’autre. Je crois que c’est tout le contraire. Pour atteindre la légèreté, il faut beaucoup de sérieux. Il faut se soucier de l’autre, de ses ressentis. Ce n’est que quand on est en confiance, qu’on a réussi à établir une communication honnête et sincère, à poser des bases stables d’entente mutuelle qu’on peut enfin se sentir léger.e.s. 

Sur le pouvoir. J’ai toujours eu une conscience aigüe de ma position de femme dans les relations amoureuses, et plus jeune, je me débattais comme je pouvais avec tout ça en essayant d’inverser le rapport de pouvoir entre moi, et les hommes avec qui je relationnais. Ça s’exprimait de façon assez moche, car j’étais terriblement souvent dans le rapport de force. Ce qui était très insatisfaisant, parce que ce n’était pas moi, je ne souhaite dominer personne. Je souhaite des liens sécures et égalitaires. Ça fait quelques années maintenant que j’ai adopté une autre stratégie : la sincérité. Dire de but en blanc ce que l’on désire, ce que l’on espère, ce qui nous blesse, ce qui nous effraie désamorce très efficacement les rapports de force et de pouvoir. Alors bien sûr, ça dépend sur qui on tombe. Il m’est arrivé que d’anciens amants se servent très fort et très mal de ce que je leur avais offert de mes vulnérabilités. Malgré tout, je reste droite dans mes bottes sur ce point. Et confiante ! Je crois dur comme fer qu’une transparence et une confiance radicales sont des genre de super pouvoirs relationnels. 

Sur le regard des hommes. J’arrive à un moment où le regard masculin sur mon corps ne me narcissise plus du tout. Quand des trucs de mon corps ne me plaisent pas, j’ai un vieux réflexe, celui de chercher une validation chez des mecs. Et puis en fait, ça ne marche plus. Il n’y a que mon regard à moi qui compte. Ça a toujours été comme ça, mais là c’est devenu évident. Alors je me regarde. Je me prends en photo. Je me maquille, de temps en temps. Je me suis racheté des vêtements. Je me drague, quoi ! C’est agréable. 

Sur la décentralisation affective. Quand je suis mélancolique, je me dis que ça me manque, de partager mon quotidien avec quelqu’un que j’aime. Boire du vin, parler tard, profiter de la lumière de la fin de journée, tout ça. Et puis je me rends compte que cette envie de partage d’un quotidien n’a rien à voir avec l’amour romantique, que je serais très heureuse de partager tout ça avec une amie, que je me projetterais avec bonheur dans une coloc, ou une communauté de femmes. Je continue de creuser cette piste de décentralisation de mes besoins affectifs, il y a du boulot, tout un tas de schémas et d’attentes à passer au rouleau compresseur.

Sur la compersion. J’explore l’idée d’avoir du désir et même de l’amour pour des hommes, sans forcément entrer dans une relation amoureuse. Vouloir, ou aimer de loin, en quelque sorte. Je pense que ça peut m’apporter pas mal de bonheur. Plus que les dynamiques de relation déséquilibrées en tout cas !

Sur le care. Je me suis pas mal énervée en début de grève sur le fait que dans mes relations avec les hommes j’ai beaucoup « pris soin ». Que ce soit de leur santé, en insistant pour leur prendre des rendez-vous médicaux quand ils se tordaient de douleur ; ou de notre relation, en imaginant des choses à construire pour deux ; ou encore de notre sexualité, en étant celle qui suggère des pistes à explorer à deux. En début de grève, j’en avais super marre de donner autant. Et après ces quelques semaines, je me rends compte qu’en fait j’adore donner. J’aime le care, j’aime prendre soin des gens que j’aime, j’aime mettre de l’inventivité et de la générosité dans les relations. Il faut « juste » que : je donne aux bonnes personnes, et/ou que je donne sans la moindre attente, juste pour éprouver de la joie à envoyer de l’amour à quelqu’un. Y a du taf.

Au final je suis en grève ; mais qu’est-ce que je bosse sur moi…!

Journal de grève J21

J1 

Il y a eu un raid de masculinistes sur mes posts Instagram de déclaration de grève. Ils ont laissé plein d’emojis médaille (une forme de cyberharcèlement qui cible les « pires gauchos de France ») ; et des commentaires plutôt violents. Les thèmes qui revenaient le plus dans ces commentaires étaient : 

  • « on s’en fout de ta vie » / « Instagram n’est pas ton psy » ; 
  • « de toute façon t’es moche t’intéresses personne tu n’inspires que le dégoût » ; 
  • « espèce de dégénérée tant mieux si vous vous reproduisez pas et que votre espèce disparaît ». 

Et il y avait un peu de mansplaining condescendant : 

  • « sois une meilleure personne tu auras de meilleurs mecs » / « une grève c’est cesser une action, toi tu cesses rien »… 

J’ai constaté avec ce dernier commentaire que c’est quand on vient m’expliquer les mots que j’emploie que c’est le plus difficile pour moi de ne pas répondre. Parce que les mots sont importants pour moi. Et que je fais bien une grève, car je souhaite renégocier les conditions de mes rapports amoureux hétérosexuels. J’espère une sortie de grève, un jour ! J’espère de tout mon cœur réussir à trouver un accord, dans quelques mois, quelques années, et parvenir à créer avec une personne des conditions satisfaisantes pour que je puisse aimer en liberté, donner tout ce que j’ai à donner comme amour sans m’amputer de mes espérances, de mes convictions intellectuelles et politiques. 

Dans les commentaires du raid masculiniste, y avait aussi des drapeaux français avec des éclairs noirs à côté et des têtes de mort. Et des drapeaux arc en ciel avec des signes sens interdit. J’ai pris le temps de bloquer tous ces mecs, un à un. 

J2

J’ai réalisé que mon texte, et le fait que je l’aie rendu public, avaient fait du mal à des personnes que j’aimais. Je m’en suis voulu. Je puise dans mon intimité ma parole politique depuis cinq ans maintenant ; on peut me voir nue et en train de jouir sur Internet, et à l’époque où je performais, c’était une façon pour moi de revendiquer ma liberté, ma fierté d’être désirante et libre, et d’encourager les femmes à arrêter d’avoir honte de leur désir et de leur sexualité. Faire de mon intimité sexuelle et affective un sujet politique est devenu un moteur primordial dans ma vie. Un genre de super-pouvoir qui m’aide à affronter pas mal de situations merdiques. Sublimer les moments les plus durs en écrivant des textes, des films, c’est la meilleure façon que j’ai trouvée de gérer mon hypersensibilité — qui s’exprime d’ailleurs très fort dans mes relations aux hommes. Pour traverser les tempêtes émotionnelles, mon réflexe est d’essayer de changer ma douleur en quelque chose qui a du sens et qui crée de l’échange. Mais quand je me suis rendu compte que j’avais fait du mal à des personnes que j’aimais… je me suis sentie très con. Je leur demande pardon. 

J3

J’ai essayé de rencontrer des gens nouveaux. Je me suis réinscrite sur des apps de rencontre. Mon premier constat, c’est que je me suis rendue compte que vraiment, les filles, j’arrivais pas à liker, en tout cas pas comme ça, pas avec une photo et des emojis sur une app. Je pense que ce serait plus facile si c’était une rencontre dans la vraie vie. Peut-être. En tout cas, pour le lesbianisme politique, j’y suis pas encore ! Ça a été un peu difficile de réaliser que j’étais si enracinée que ça dans mon hétérosexualité, mais j’ai accepté que (pour le moment ?) ce soit comme ça. 

Pour les rencontres avec des mecs, ça n’a pas été facile non plus. Je me suis pas mal pris la tête sur à quel point il fallait que j’arrête tout effort, du fait de ma grève. Par exemple à quelle distance de chez moi est-il admissible que le RDV ait lieu, est-ce que je reste butée ou pas sur un jour de RDV ? Ça paraît con comme questions, mais ça m’a perturbée. Toute rencontre nécessite d’aller vers l’autre. Donc des efforts, des compromis. Je ne peux pas demander à quelqu’un que je ne connais pas de faire « tout le boulot ». J’étais vraiment troublée. Ça m’a pris une nuit pour m’éclaircir les idées. Et puis j’ai compris qu’il fallait juste que je m’en tienne à mon texte initial, celui que j’ai posté le 12 mars, puis réécrit un peu plus récemment.

J’ai compris que je fais plus la grève de l’hétéronormativité que de l’hétérosexualité, au final. J’essaie de renégocier les conditions de mes relations hétérosexuelles. Je fais la grève pour nous pousser (moi la première) à nous demander pourquoi notre orientation sexuelle fait que nous acceptons une forme de domination archaïque sur notre corps et notre libido dans les rapports amoureux. Une forme d’exploitation aussi, de nos compétences en terme de care, de notre empathie, de notre temps, de nos idées, de notre finesse… En fait ma grève, c’est refuser que  l’hétéronormativité s’impose dans mes rapports amoureux sous prétexte que je suis hétérosexuelle.

Donc j’ai décidé de ne pas rajouter des contraintes à une situation déjà difficile pour moi (quand on entame une grève, c’est bien qu’on souffre d’une situation !) et j’ai suivi mon instinct, je suis allée vers l’autre sans trop me prendre la tête sur les détails logistiques, sans non plus faire quoique ce soit dont je n’avais pas envie. 

J 10

Au début ça a bien marché. Le texte de grève a provoqué des discussions intéressantes dès la première rencontre, et le fait de me tenir vraiment à mon principe de transparence radicale sur qui je suis, sans avoir peur de faire peur à l’autre, a créé une dynamique chouette et nouvelle. 

J19

Et puis très vite, ça a calé. Sur la liberté sexuelle, la liberté émotionnelle. 

C’est un challenge énorme, en fait, pour quelqu’un qui crée ou qui a déjà une intimité avec moi, d’accepter ça. J’en ai parlé au téléphone avec mon ex-mari. Lui et moi, on s’est quittés après avoir essayé d’ouvrir notre relation, et on a eu des amant.es en dehors de notre couple. Nous étions très amoureux, mais en dissonance sur plein de sujets de vie (rester à Paris vs partir, enfants ou pas etc.) Au téléphone, il m’a dit que si quelqu’un acceptait ce « deal » de la liberté sexuelle, c’est qu’il y avait un truc qui ne cliquait pas entre nous. Ça m’a étonnée, vu notre passé ensemble. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais je comprends parfaitement ce qu’il me dit. Quand on crée une intimité avec quelqu’un, on a envie d’un cocon, on a envie d’être dans sa bulle de sexe et de sentiments naissants, moi la première. Le besoin d’ouverture vient plus tard. Mais comment démarrer une relation, en espérant qu’elle fonctionne, sans pour autant aborder le sujet crucial de la liberté de jouir de son corps ? J’ai pas de réponse. Juste la peur que ce dont j’ai besoin, ce que j’imagine et rêve de créer se heurte encore et encore et encore au mur de la réalité. De la réalité de notre éducation sentimentale, filles comme garçons. C’est vachement difficile à démanteler, la culture de l’exclusivité. Pour moi la première, qui suis si prompte à ressentir de la jalousie, si je ne me sens pas assez sécurisée dans la relation dans laquelle je suis… Mais je suis prête à bosser là-dessus.

J20 

J’entre dans une nouvelle phase de ma réflexion. J’appréhende le fait que c’est énorme, de demander à une personne qui s’attache à nous, ou bien à une personne qui nous aime déjà de tout son cœur, d’accepter que notre bonheur sentimental ne repose pas QUE sur elle. En fait, je demande à mon partenaire que mon bonheur fasse son bonheur, et que son bonheur fasse mon bonheur, même quand ce bonheur sort du cadre du couple que nous créons. Quand je revendique cette liberté dès le début d’une relation, ou bien soudainement au cœur d’une relation longue, je demande à ce que nous accédions quasi instantanément à la compersion, comme l’explique très bien Charline dans sa vidéo sur le polyamour (dans ma story à la une « en grève »). La compersion, c’est la faculté à se sentir heureux ou heureuse du bonheur de la personne qu’on aime. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.  

Et quand je demande à une personne qui n’a pas spécialement réfléchi à ces questions d’accepter ma liberté, je lui demande de réaliser un travail majeur sur elle, et je lui demande en plus de m’accorder une confiance immense. Car je demande qu’on veuille bien croire que jouir de ma liberté ne m’empêchera pas d’insuffler tout mon amour, et toute mon énergie, dans la relation principale que je cherche à nouer. Que mon engagement n’en sera pas moins loyal. Je me rends compte que c’est difficile d’y croire. 

Je me rends compte également que c’est vachement difficile d’essayer d’être pleinement et radicalement soi-même. En tout cas ça fait le vide autour de soi. C’est solitaire. Je me sens un peu comme si j’avais allumé joyeusement une bougie crépitante et que je me retrouvais brutalement au beau milieu d’un champ de cendres. 

C’est difficile, pour moi, ce vide, parce que je suis quelqu’un qui aime vraiment aimer, qui aime donner, et qui aime être aimée. Ça m’interroge pas mal. Quel chemin va me permettre d’être moi, d’être aimée, d’aimer, d’être heureuse ? Pour le moment, ce que j’entends des gens autour de moi à qui je parle de cette grève, de mes espérances, c’est beaucoup que tout ça est irréaliste. Qu’on ne peut pas tout avoir. Je doute.  

J21 

Ces interrogations m’ont donné envie d’essayer de créer une éthique du rapport amoureux. Une éthique qui me serait très personnelle, bien sûr. Pour l’instant je me suis juste posé des questions. 

  • Comment ne pas sacrifier ma liberté et mes aspirations, tout en prenant soin des personnes que j’aime ?
  • Comment construire une relation sécure pour les deux personnes, sans renoncer à la liberté de chacun.e ?
  • Comment aller paisiblement vers une décentralisation de ma vie affective ? C’est à dire comment faire comprendre que je ne veux pas tout miser sur une seule personne, pour le sexe, les rigolades, les conversations sur le féminisme, la parentalité, les loisirs en commun etc etc ? Mais que je ne souhaite pas pour autant remettre en cause l’importance qu’a pour moi le rapport amoureux ? 

J’ai aussi noté quelques clefs qui me semblent être la base d’une relation amoureuse dans laquelle j’aimerais me projeter :

  • Apprendre à se comprendre soi-même, à connaître ses besoins et ses limites
  • Admettre que les limites de chacun.e des partenaires sont fluctuantes. Ce qui est OK aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et vice-versa.
  • Apprendre à écouter l’autre, même quand les informations qu’il nous donne sur lui/elle dérangent et cherchent à rebondir sur la surface de notre cerveau
  • Apprendre à exprimer clairement ses attentes et ses émotions à son partenaire, quitte à reformuler les choses plusieurs fois, de différentes façons
  • Être capable d’un engagement d’une absolue loyauté
  • Être capable d’un engagement qui devra sans doute être régulièrement redéfini, en fonction des fluctuations des besoins et limites de chacun.e
  • Plutôt que de se caler dans un schéma social préétabli, avoir envie d’imaginer ensemble un mode de relation unique, un format amoureux fait sur-mesure, et oser être extrêmement créatif
  • Cultiver une transparence radicale sur ce qui nous traverse (à moins qu’il existe un accord à deux sur ce que l’autre personne ne souhaite pas savoir de nous)
  • Bannir tout rapport de pouvoir, ou bras de fer de la relation
  • Proposer plutôt sa vulnérabilité comme le plus beau des cadeaux, et réaliser qu’elle est une force immense
  • Se rappeler que nos réactions, nos émotions nous appartiennent toujours ; ne pas en tenir l’autre pour responsable, ne pas lui en faire le reproche
  • Accepter qu’aimer très fort, c’est prendre le risque d’avoir très mal. Et pour avoir moins peur, regarder la souffrance comme la trace que l’on a vécu quelque chose de fort, de beau. La souffrance nous transforme, nous fait avancer, elle n’est pas que quelque chose de négatif. Elle a de la valeur.
  • Connaître ses peurs, et comprendre leur aspect limitant. Ne pas les déguiser en principes, ne pas les laisser nous empêcher de vivre. Accepter de les exprimer, d’imaginer les surmonter tout doucement.
  • Imaginer que l’on peut évoluer avec l’autre, le souhaiter, même !
  • Avoir le courage d’être soi, quitte à perdre l’autre.
  • Avoir le courage de ne pas vouloir perdre l’autre, et mettre sa créativité au service d’une vision commune du rapport amoureux. Savoir recréer la relation sans cesse. 
  • Sortir de la binarité du « ensemble ou pas ensemble ». On peut s’aimer de plein de façons, avec ou sans sexe, en couple, ou hors couple. Faire évoluer les liens d’amour et de respect, de relations sentimentales en relations autres, sans drama, nous ferait beaucoup moins de cicatrices au cœur. Si on s’aime un jour, on peut s’aimer toujours, il suffit de faire bouger les paramètres. Ou bien est-ce encore mon indécrottable idéalisme ? 🙂

Et vous ? Ce serait quoi votre éthique amoureuse ?

En grève

Je commence une grève. C’est une grève mue par une impulsion très personnelle. Mais peut-être que d’autres femmes s’y reconnaîtront. Je fais la grève de l’hétérosexualité.

Préambule. J’ai arrêté tout effort de « séduction » hétérosexuelle il y a quelques temps déjà. J’ai arrêté d’essayer d’être un bon coup il y a trois ou quatre ans, et j’ai arrêté par la même occasion d’essayer d’être belle pour les hommes*, que ce soit celui qui vit chez moi ou ceux que je croise dans l’espace public, au travail. 

En revanche, ces dernières années, j’ai continué à me projeter dans le schéma d’un couple hétérosexuel qui ne serait pas hétéronormé. Et j’ai consacré beaucoup de temps, d’énergie et d’amour à essayer de construire cette utopie. Parce que j’aime des hommes, je tombe amoureuse d’hommes, je désire des hommes. 

Aujourd’hui, je suis fatiguée par 20 ans de relations hétérosexuelles ; finalement toutes aussi hétéronormées les unes que les autres (couple plus ou moins exclusif, plus ou moins possessif, vivant ensemble, faisant des projets ensemble, faisant beaucoup de compromis pour être ensemble). Je suis fatiguée, et je suis en colère, non pas contre les hommes que j’ai aimés et que j’aime, mais contre le schéma de couple dans lequel il me semble que l’on est formatés à se projeter ensemble. 

Je suis fatiguée, car être féministe et en couple est épuisant. Militer publiquement est déjà fatiguant, continuer de militer (en douceur, en écoutant, en expliquant) quand on rentre chez soi l’est encore plus. Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui s’intéresse profondément au féminisme, qui lise beaucoup pour désapprendre les biais et les stéréotypes sexistes, je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne soit pas sur la défensive quand on parle féminicides, culture du viol, charge mentale et charge sexuelle. 

Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne considère pas que mon corps, ma sexualité et mes sentiments amoureux ne lui sont pas réservés exclusivement. Je n’ai jamais été en couple avec un homme que mes aspirations à jouir d’une grande liberté n’ont pas poussé pas à me quitter brutalement, et à dénoncer mon égoïsme.

Déclaration de grève. Je défends publiquement depuis plusieurs années l’idée que même le plus intime de l’intime est politique. Il est temps que j’étende ma prise de conscience à ce qu’il y a de plus intime pour moi encore que la sexualité : mes rêveries amoureuses. 

Alors j’arrête. 

J’arrête de me contorsionner pour répondre aux attentes des hommes qui ont été, sont et seront dans ma vie.

J’arrête d’insister pour payer les verres des mecs lors d’un premier date, parce que je culpabilise de n’avoir pas envie de rentrer avec eux. J’arrête de m’épiler pour ces mêmes mecs, par peur de les dégoûter.

J’arrête d’accepter que ma sensualité et ma curiosité, mon besoin de tendresse quotidien aussi, ne puissent être assouvis par les hommes que dans le cadre de rapports génitaux qui ne m’intéressent pas tellement. J’arrête de négocier avec eux du peau à peau contre des rapports phallocentrés.

J’arrête de porter la charge sexuelle de la séduction amoureuse (stop les achats de culottes à 60 €), de la santé sexuelle (“et toi, tu t’es fait tester ?”), de la contraception, de la créativité érotique. 

J’arrête d’accepter qu’être en couple signifie que je dois réprimer, refouler, tuer mon désir, quand il n’a pas pour objet l’homme avec qui je vis.

J’arrête de porter pour deux le poids de la culpabilité de ne plus avoir envie de faire l’amour. 

J’arrête de laisser les hommes croire que je leur appartiens, physiquement ou émotionnellement. 

J’arrête de renoncer à ma liberté d’individue, qu’elle soit affective ou sexuelle, pour leur confort psychologique. 

J’arrête d’accepter de me battre, au sein de mon propre foyer, pour pouvoir travailler autant que je le souhaite aux projets qui me tiennent à cœur. J’arrête de négocier avec les hommes pour pouvoir faire ce que j’aime faire, à mon rythme.

J’arrête d’accepter que l’on me dise que je suis « une égoïste », « une femme dure », « incapable de partager » parce que le projet amoureux et la maternité ne sont pas les buts uniques de ma vie de femme.

J’arrête de porter la charge émotionnelle du couple, et de compenser par mon travail personnel de lectures, d’écoutes de podcast sur la communication non violente & co, le manque d’éducation des hommes sur la reconnaissance et l’expression de leurs émotions.

J’arrête de tomber à pieds joints dans des schémas de dépendance affective toxique**, qui m’empêchent de me sentir valide, si je ne suis pas couvée par le regard désirant ou aimant d’un homme.

En fait, j’arrête de ne pas oser être vraiment moi.

Je répète : j’arrête d’essayer tant bien que mal d’être une autre afin qu’on me respecte, et qu’on envisage de former un partenariat amoureux avec moi. 


J’arrête de garder pour moi mes rêves, mes colères, mes aspirations intimes pour ne pas heurter, ni être perçue comme menaçante. 

J’arrête de me contenir pour ne pas être considérée comme sale, salie, salope ; comme une femme qu’on peut brutaliser à coup de ghosting, de remarques condescendantes, d’insultes, de menaces.

J’arrête de donner spontanément toute mon attention, ma confiance, mon empathie, mon temps, mes connaissances, en acceptant qu’on me donne bien peu en retour.

J’arrête d’accepter des situations qui ne me conviennent pas, par envie de bien faire, par envie de réussir un projet amoureux hétéronormé. 

J’arrête de banaliser les efforts que je fais pour être inclue dans la vie des hommes. J’arrête de les considérer comme normaux sous prétexte qu’il faut bien compenser le fait que je suis une femme qui aime l’amour, et qu’en plus je suis féministe.

Bref. J’arrête de réduire mes projections de vie amoureuse au schéma si contraignant et si daté du couple hétéronormé. 

Je n’arrête pas de fréquenter des hommes, je n’arrête pas brutalement de les aimer ou de les désirer, mais je décide d’arrêter NET tout effort vers eux à la minute où je m’aperçois que ce que je suis pose problème, que l’on s’attend à ce que je change, que je donne plus que l’on n’est prêt à me donner.

La grève commence immédiatement. Je ne sais pas quand elle finira. Je ne sais pas où elle va m’emmener : lesbianisme politique, hétéroanarchisme, célibat, polyamour ? Aucune idée. Mais je sais que ça va être chouette.

Et vous ? Vous en êtes où de votre rapport à l’hétérosexualité ?

* Par hommes, j’entends : hommes cis et hétérosexuels.

** Je vais relire Liv Strömquist, Manon Garcia, et Peggy Sastre à ce sujet.

Dans le futur du porno…

Dans le futur du porno, on dira : je peux te pénétrer ?, et même viens, circlue-moi…  parce qu’on aura compris que s’enfoncer sur un corps, l’enrober, l’enfiler, le masser depuis l’intérieur de soi, c’est tout… sauf passif. 

Dans le futur du porno les performers diront aussi bien oh oui que ha non… On entendra des encore mais aussi des arrête, et des plutôt ici, laisse-moi te montrer. 

Dans le futur du porno on aura appris à voir la beauté partout, dans le ferme ou le flasque, le lisse ou le ridé, le poilu ou l’imberbe… les normes auront explosé, et les standards de beauté des années 2020 nous feront l’effet désuet d’images de propagandes, avec ce même type de corps blanc, mince, valide, musclé, hyper sexualisé, dépilé, modelé dans la douleur et répété à l’infini. 

Dans le futur du porno, la caméra filmera les sensations plutôt que les organes. Et quand elle filmera les sexes, elle le fera comme on filme une main, ou un sourcil, à la recherche de soubresauts, d’émotions qui remontent à la surface.

Dans le futur du porno les sexes, les langues et les doigts se mêleront au-delà du spectre des genres, au-delà des dynamiques de domination, sans jugement de valeur. Il n’y aura plus que de la fluidité, et des fluides, et tout ça ruissellera de sérénité. Il n’y aura plus de salope ni de chaudasse, il n’y aura que des personnes désirantes que leurs envies rendent belles et libres. On pourra se laisser aller.

Dans le futur du porno, il n’y aura plus de hashtags, on explorera pour de vrai sans se laisser circlure par les algorithmes. 

Dans le futur du porno, peut-être même qu’il n’y aura plus d’images. On aura redécouvert les incroyables pouvoirs de l’imagination, on ne fera plus que des pornos dans nos têtes. 

Dans le futur du porno, on n’aura plus peur de montrer que le sexe peut émouvoir ou créer un lien. On s’en foutra des conquêtes, ça nous semblera bien préhistorique, tout ça. La sexualité sera devenue la rencontre, l’ouverture. 

Et si dans le futur du porno, plus rien n’était porno ? Et si le sexe n’était plus ce qui nous sépare, ce qu’il faut séparer du reste de nos vies par le mur invisible de la honte ?  
On se baladerait nu.e.s quand il faut chaud et beau, on parlerait en plein jour de techniques de masturbation des vulves. La sexualité pourrait être juste avec soi-même. Ou ne pas être du tout. Et il n’y aurait pas besoin de la cacher. On distinguerait ce qui relève du besoin d’intimité et ce qui relève du tabou, de la honte. Il y aurait des films qui montrent la beauté de ne pas faire l’amour. Les actrices de ce qu’on appelait avant les films porno ne seraient plus méprisées, harcelées, par ceux-là même qui consommaient leurs vidéos. On les remercierait pour le plaisir, pour la générosité. Les travailleuses du sexe auraient les mêmes droits que tous les travailleurs et toutes les travailleuses. Elles ne mourraient plus dans la rue, assassinées, abandonnées, sous l’oeil d’un état indifférent. 


Ce serait beau, non ?

Au sujet de la campagne de harcèlement que le performer Rooster mène contre moi depuis plus de 2 ans, on & offline.

NB: Rooster est un acteur de films pornographiques qui revendique une identité de genre non binaire, j’utiliserai donc dans ce texte le pronom « ille ».

Je rencontre Rooster en avril 2017. Nous devenons amants.

Je rencontre Rooster au Porn Film Festival de Londres, en avril 2017. Rooster me dit avoir adoré mon 1er film, The Bitchhiker, nous sympathisons, puis nous nous revoyons le lendemain. Une après-midi passée à la Tate Modern, à parler porno alternatif. Et qui se conclut le soir même, tous les deux, à mon hôtel. Rooster et moi y passons notre première nuit ensemble. 

Je repars à Paris le lendemain ou surlendemain. Rooster et moi restons en contact. Ille m’envoie des messages quotidiennement, ponctués d’emojis cœurs. Je travaille à cette époque à la pré-production de plusieurs films pour Erika Lust. Rooster m’ayant avoué qu’ille rêvait de tourner pour Lust Productions, je lui propose de le mettre en relation avec Erika Lust Films. En plus de nos conversations personnelles, des projets professionnels s’ajoutent à nos échanges.

Rooster passe deux entretiens avec Erika Lust Films (un avec leur talent manager, et un avec Erika Lust). Il lui est demandé quelles sont ses limites sexuelles, et s’ille aimerait performer avec moi. Nous sommes finalement castés pour performer ensemble dans Architecture Porn. Nous recevons le script peu de temps après, et nous mettons d’accord pour pratiquer une scène de pegging. Nous discutons en détail avec la production du choix de harnais et de gode ceinture.

Rooster m’écrit qu’ille a envie de me voir. Je partage cette envie, j’organise un week-end en France dans un AirBnB en bord de mer. Balades sur la plage, restaurant, séances photo au polaroïd, sieste avec vue sur la mer. Nous profitons de ce temps passé ensemble pour mettre au point nos pratiques et notre consentement pour la scène de pegging qui aura lieu lors du tournage d’Architecture Porn. Pendant ce week-end, notre lien se renforçant, et Rooster montrant beaucoup d’enthousiasme pour mon travail, j’invite Rooster à performer également dans mon film Don’t Call Me A Dick qui doit être tourné à Barcelone juste après Architecture Porn. Il y jouera aux côtés de Bishop Black et Heidi Switch.

Rooster joue dans deux films tournés à Barcelone en juin 2017. Je réalise le premier : Don’t Call Me A Dick. Le second, Architecture Porn, est réalisé par Erika Lust, nous y sommes co-performers.

Lors de la préparation de Dont’ Call Me A Dick, Rooster est traité avec tout le professionnalisme indispensable à la pré-production d’un porno éthique. Le scénario du film lui est envoyé un mois à l’avance. Rooster confirme par écrit et par oral qu’ille est à l’aise avec les actes sexuels qui y sont décrits. Il lui est été donné l’occasion de s’entretenir avec Heidi Switch pour lui expliquer ses limites avant le tournage. 

Rooster et moi nous retrouvons donc à Barcelone pour les tournages d’Architecture Porn et Don’t Call Me A Dick. Rooster se montre en demande de passer du temps avec moi, alors que je suis très prise par la pré-production de deux de mes films. Ille vient dormir à mon appartement au lieu de profiter de sa chambre d’hôtel. Cela nous donne l’occasion de nous reparler de ce que nous ferons sur le tournage d’Architecture Porn.

Nous jouons ensemble dans Architecture Porn le 9 juin 2017, la scène de pegging se passe dans une ambiance complice. Pendant le tournage, chaque position que nous effectuons est discutée avant d’être réalisée entre nous et avec la réalisatrice, Erika Lust, et cela en présence de toute l’équipe du film ainsi que de la talent manager. Un making-of documente le tournage. Après le tournage, Rooster dit être heureux de son expérience. Nous dormons ensemble le soir même.

La veille du tournage de Don’t Call Me A Dick, Rooster m’explique se sentir un peu malade, comme s’ille avait attrapé un gros rhume. Je lui propose de se reposer, et de le remplacer. Bishop Black est d’accord pour jouer son rôle dans le film, remplacer Rooster ne nous pose donc aucun problème. Rooster proteste et insiste pour tourner. 

Le 11 juin, sur le plateau de Don’t Call Me A Dick, Rooster arrive fatigué. Il commence la journée en s’absentant longuement alors qu’il était attendu pour tourner. Je lui propose de nouveau de rentrer à son hôtel. Rooster me prend alors à part et me demande si je ne serai pas jalouse de sa co-performeuse, Heidi Switch, lorsqu’ils tourneront leur scène ensemble. Je réponds : non, bien sûr que non ! Rooster semble blessé par ma réponse. Ille se renferme. 

Nous revoyons le plan de travail pour laisser à Rooster le temps nécessaire pour se reposer à l’écart. Lorsque c’est au tour de Rooster de tourner, la production et moi-même lui demandons de nouveau s’ille se sent prêt à performer. Rooster répond que oui, ille veut tourner. Nous tournons donc les pratiques sexuelles pour lesquelles ille nous a donné son accord, et uniquement ces pratiques sexuelles. Je lui demande plusieurs fois s’ille va bien. Ille ne nous signale aucun inconfort. Le soir même, ille vient de nouveau dormir chez moi.

Au retour des tournages, je mets un terme à notre relation amoureuse.

Le lendemain, je repars en France. Le matin, avant mon départ pour l’aéroport, Rooster m’avoue qu’ille m’a trouvée distante sur le tournage de Don’t Call Me A Dick. Qu’ille aurait aimé que je montre plus d’empathie pour son rhume, et qu’ille aurait souhaité voir que ma mission professionnelle m’importait moins que notre relation personnelle. Je lui réponds qu’ille ne s’agissait pas de faire un choix entre lui et le film. 

À peine suis-je arrivée à l’aéroport, que Rooster m’envoie de très longs messages audio, insistant sur le fait qu’ille ne souhaite pas que notre relation se termine, et confessant des penchants paranoïaques dans le cadre de ses relations amoureuses.

Arrivée à Paris, j’explique à Rooster que je ne me vois pas continuer une relation amoureuse avec lui. Nous passons un long moment au téléphone, j’expose clairement les raisons pour lesquelles je ne me projette pas dans une relation avec lui, avec toute la bienveillance possible. Nous tombons d’accord pour rester amis. 

En juillet 2017, je confie malgré tout à Rooster le poste de chef opérateur sur un film que je réalise à Berlin.

J’avais proposé à Rooster, peu de temps après notre rencontre, de travailler ensemble sur mon film suivant, l’orgie We Are The (Fucking) World. Il doit être tourné à Berlin en juillet 2017, et Rooster doit y être cette fois chef opérateur. Malgré l’aspect compliqué que prend la relation avec Rooster, je ne veux pas que la fin de notre lien sentimental vienne lui ôter une opportunité professionnelle. Je maintiens donc ma proposition de travailler avec lui comme directeur de la photographie. 

Lorsque nous nous retrouvons à Berlin, Rooster insiste pour que nous parlions de nous, sans que je saisisse bien ce que nous pourrions encore nous en dire. L’échange tourne court. Une fois sur le tournage, Rooster se révèle être un collaborateur particulièrement difficile. Prenant exagérément son temps, quand justement le temps presse, refusant d’écouter la directrice de production, et répondant de façon dure et sèche à mes questions. Je trouve son attitude agressive et peu professionnelle. Pendant le dérushage du film, que je mène à Paris, la directrice de production et moi-même recevons même de longs messages audios agressifs de la part de Rooster, car j’ai osé lui dire que nous avons des problèmes de mise au point et d’exposition sur ses rushes. Il a qualifie nos commentaires de « bullshit ». 

La directrice de production met donc les pendules à l’heure avec Rooster. Elle lui envoie le message suivant :

 “I have watched your rushes, and I must say, I am disappointed. You took only very short shots and no close ups. You did not shoot the whole thing. You would not take direction from Barbara or myself. You were not open to any dialogue with me in order to trouble shoot problems or come up with alternative solutions.

You did not do your job. As you were, in the beginning, willing to do this job for free, I assumed you cared. I assumed you were invested. Your lack of motivation to capture what you were asked to document is shocking.

En août 2017, je mets un terme à mes collaborations professionnelles avec Rooster et en informe Lust Productions. En octobre 2017, à la demande de Rooster, Rooster et moi nous voyons au Porn Film Festival de Berlin.

Rooster et moi nous revoyons en octobre 2017, à sa demande, lors du Porn Film Festival à Berlin. Nous parlons à cœur ouvert de mon feedback auprès de Lust production, et comme Rooster se montre amical avec moi,  je lui propose de demander à Lust de lui donner une seconde chance comme chef opérateur. Rooster me demande s’ille peut me présenter à d’autres performers, que mon travail intéresse. Me présenter à d’autres performers… un signe parmi tant d’autres qu’à ce stade, il n’a rien à reprocher à mon travail.

Suite à cette entrevue, ille semble apaisé, nos relations restent amicales. Le mois suivant, Rooster soutient la promotion des deux films sur lesquels ille a travaillé. Nous projetons un voyage en Pologne pour un festival de cinéma. 

En décembre 2017, Rooster me dit qu’ille souhaite renouer une relation amoureuse avec moi. Je lui annonce que j’ai rencontré quelqu’un.

En décembre 2017, je suis de passage à Londres pour une projection de We Are The Fucking World. Rooster propose que nous passions une soirée ensemble. J’accepte. Mais ille assortit alors sa proposition d’un message dans lequel ille demande à ce que nous renouions une relation amoureuse. 

“Maybe we could kinda try and reignite our « more-than-friendship-but-not-really-a-relationship » relationship.

(Rooster sur WhatsApp)

Je lui réponds par écrit que c’est impossible, car j’ai rencontré quelqu’un et que j’ai une relation exclusive avec cette personne. Je maintiens mon envie de le voir à la projection et de dîner amicalement avec lui. Mais Rooster m’envoie un long message audio, coléreux cette fois, qu’il me dit être son message « final ». Ille exprime qu’ille se sent manipulé émotionnellement, et dit qu’ille ne veut plus entendre parler de moi sur le plan personnel. Ille ne veut rester en contact que sur le plan professionnel, pour la promotion des films :

« I know I still have to have associating with you regarding We Are The Fucking World or whatever or other kind of films that we’ve done together, but I think on a personal level, the fact that you couldn’t even give me some time, and as I said, drag this on for like so long since June, even if it’s not even to speak about relationship or whatever but even on a personal working relationship, you haven’t really given me the time of day. That’s why I felt manipulated and stuff, and I don’t see why I’ve had to speak to everyone else who aren’t really connected to the issue and you can just give me a moment of clarity. Unfortunately, in order not to further be more, not traumatized, but to be more like, from where I’m coming from feeling in a way emotionally manipulated. I wouldn’t want that to happen again and for me to be spiraled. I’ve been thinking a lot. I openly feel like outside of work, basically, and outside of the working relationship, I don’t feel like meeting up with you. »

Je ne lui donne donc plus aucune nouvelle.

Rooster dit dans des festivals qu’une de ses limites sexuelles n’a pas été respectée sur le tournage de Don’t Call Me A Dick. J’essaie de comprendre.

C’est en mai 2018 que j’apprends par l’intermédiaire du festival La Fête du Slip que Rooster va depuis au moins le mois de mars de festival en festival en disant qu’une de ses limites sexuelles a été violée sur le tournage de Don’t Call Me A Dick. 

Mes demandes d’explications à Rooster restent vaines. Ille répète qu’une de ses limites a été franchie mais refuse de donner plus d’explication, de préciser ce qu’il s’est passé précisément. 

Je contacte l’équipe présente sur le tournage de Don’t Call Me A Dick, joins Heidi Switch, la co-performer de Rooster dans le film (Bishop Black n’a aucune interaction avec Rooster sur le tournage), pour tenter de comprendre. Personne ne saisit les accusations . 

Les propos de Rooster sont confus et vagues, mais il est clair que je suis la seule personne visée. Je comprends les semaines suivantes qu’ille contacte toutes les personnes avec qui j’ai travaillé pour leur dire que je suis quelqu’un de « dangereux ».  

Après une tentative de médiation entièrement à mes frais, pendant laquelle Rooster refuse encore une fois d’en dire plus sur l’agression qu’ille prétend avoir subie, je décide de rompre le contact. 

Rooster multiplie les accusations contradictoires, sur une dizaine de plateformes et réseaux sociaux. En quelques mois, ille publie une centaine de posts me visant personnellement.

Rooster reprend la campagne contre moi sur les réseaux sociaux. Ille se met à publier abondamment les correspondances privées que nous échangions du temps où nous nous voyions, dans un but que je ne saisis pas, ainsi que des photos intimes de moi au lit, et des photos de mon visage gribouillées maniaquement de noir. Les messages qu’ille publie sont recadrés, présentés dans des contextes différents. Mais surtout, Rooster utilise le hashtag #metoo. Et me surnomme très sérieusement Harvey Weinstein. 

En quelques mois, ille poste une centaine de posts sur toutes les plateformes et réseaux sociaux imaginables, de YouTube à Facebook et Instagram en passant par Twitter et Medium, m’accusant d’être une personne « manipulatrice », « dangereuse », qui a commis des agressions sexuelles. Ille dirige sa campagne de harcèlement contre Erika Lust, qui a produit mes films et les distribue, a gagne ainsi de la visibilité. Obtenant l’attention de quelques influenceuses, Rooster redouble ses efforts. Et ille commence à multiplier des versions de plus en plus à charge, sans se soucier de se contredire.

Ille continue d’abord d’assurer avoir été agressé sexuellement sur le plateau de Don’t Call Me a Dick, en me désignant comme son agresseur, et sans vouloir en dire plus. Cependant, Heidi Switch est la seule personne avec qui ille a eu une interaction sexuelle lors du tournage. Rooster n’accuse jamais Heidi Switch d’avoir franchi la moindre de ses limites sur le plateau. Ses accusations me visent toujours personnellement.

Rooster et moi n’avons pas été seuls une seconde ce jour là, j’étais à chaque moment avec mon chef op et/ou l’assistante réal. Plus d’une dizaine de personnes étaient constamment sur le plateau. Rooster avait donné son consentement pour la liste de pratiques sexuelles que nous allions tourner. Nous n’avons tourné que ces pratiques. Rooster n’a exprimé aucun inconfort sur le plateau, ni à moi, ni à aucun membre de la production.

Dans un deuxième temps, Rooster prétend que nos relations n’ont jamais été que professionnelles, et que je l’ai harcelé et abusé sexuellement. Sa réécriture de notre histoire va loin, là encore : je lui aurais fait croire que pour tourner dans Architecture Porn, il était obligatoire selon les protocoles de Lust Productions qu’il ait un rapport sexuel avec moi. C’est pour cette raison que nous serions devenus intimes.

Je porte plainte.

À l’époque, je me refuse à publier les nombreux messages sentimentaux, les sextos, et mêmes les messages de dépit amoureux de Rooster pour prouver sa mauvaise foi et sa malveillance…  Il est important pour moi de réagir d’une façon qui me semble juste et digne. Je n’ai pas envie de me soumettre à un simulacre de tribunal populaire sur les réseaux sociaux, ni de livrer ma vie privée en pâture pour me justifier d’accusations décousues, contradictoires, absurdes même.

Je fais le choix de porter plainte en France pour diffamation ainsi que harcèlement et qu’atteinte à la vie privée. Je prends une avocate et décide de m’en remettre à la justice, malgré son coût, et sa lenteur. Rédiger la plainte en harcèlement nous prend des mois, il nous faut lister les dizaines de posts et de sites de Rooster, rassembler des certificats médicaux et des témoignages. C’est long, mais on y arrive enfin. Ma plainte pour harcèlement et atteinte à la vie privée est consultable ici, elle reprend les faits de façon claire et précise.  

Le harcèlement s’intensifie.

Bien sûr, avant de déposer plainte, j’ai envoyé des mises en demeure à Rooster, lui demandant de cesser ce comportement. Mais elles n’ont eu aucun effet, Rooster continue semaine après semaine et mois après mois à multiplier les pages web et les comptes sur les réseaux sociaux, tous dédiés à m’accuser des pires crimes. Ses messages hargneux, moqueurs, prenant un maximum de personnes à témoin et les enjoignant à se détourner de moi, me tombent dessus par salves — jusqu’à des dizaines en quelques heures.

Les posts de Rooster sont repris et partagés par de plus en plus de personnes, promptes à s’indigner. La dynamique sur les réseaux sociaux est ainsi faite que les gens ne cherchent pas à comprendre, à vérifier. Cela aurait pourtant été simple… il y avait 12 personnes sur le tournage, identifiées clairement, et faciles à contacter pour vérifier ses dires. Mais il est plus facile de monter sur ses grands chevaux immédiatement, de relayer ces histoires scabreuses et d’appeler à mon lynchage virtuel, non ? Je le sais, je l’ai fait aussi. On a l’impression que le temps passé sur les réseaux sociaux n’est pas vain, qu’on sert à quelque chose, qu’on se bat pour les bons, qu’on lutte contre les méchants, qu’on contribue à rendre le monde meilleur. En un simple clic. C’est satisfaisant. Mais quelles conséquences ont tous ces simples clics…

Des amis, des contacts professionnels me tournent le dos. Mais un de perdu, dix de retrouvés. Des gens que je ne connais pas me contactent pour m’insulter.

☛ Je contacte la police au Royaume Uni. Rooster reçoit un avertissement pour harcèlement de la part de la police Londonienne.

Je porte plainte pour harcèlement directement auprès de la police au Royaume Uni, dont Rooster est citoyen, en espérant qu’une investigation et une injonction iront lieu plus rapidement. Ça ne traîne pas, Rooster reçoit un premier avertissement pour harcèlement de la Met Police de Londres. Ille nie d’abord en avoir connaissance, puis se contredit quelques mois plus tard, clamant sur les réseaux sociaux que je le menace, afin de le réduire au silence. 

Je me replie socialement sur moi-même, tandis que Rooster redouble d’efforts pour continuer de répandre publiquement ses accusations.  Je ne pensais pas que des posts, de l’immatériel, de la vie virtuelle, pourraient générer cette souffrance. Je ressens pendant des mois et des mois une anxiété constante. Entre deux salves d’attaques, j’ai l’impression d’être en sursis. Je redoute le prochain mensonge de Rooster, qui sera certainement encore plus infamant. J’essaie d’imaginer ce qu’elle va inventer d’encore plus calomnieux. Mes scénarios catastrophes s’avèrent toujours en deçà de la réalité. Jusqu’où ira-t-ille ? Je perds le sommeil, l’appétit, ma concentration. Je traverse des mois d’hébétude et de peur.

☛ Rooster stalke mes réseaux sociaux, se présente aux événements auxquels je suis invitée, et poste publiquement qu’il veut parfois “faire du mal à quelqu’un”. Le harcèlement prend une nouvelle dimension que je vis comme menaçante physiquement.

J’entame une thérapie, et je me tiens à distance des festivals où mes films sont projetés. Rooster en profite pour se rendre à ces festivals que je déserte, même lorsqu’ils n’ont rien à voir avec le porno, même sans y être invité, montant sur scène lorsqu’est diffusé Don’t Call Me a Dick pour prendre la parole à ma place. La menace devient physique. Ille va stalker mes réseaux sociaux et se rend sans préavis aux événements auxquels je suis invitée. 

Rooster publie aussi des menaces de suicide ou d’agression physique sur ses réseaux sociaux. Disant que dans la situation dans laquelle ille se trouve, ille ne voit pas d’autre solution que « se faire du mal ou faire du mal à quelqu’un ».  Quelqu’un ? Difficile de ne pas me sentir visée.

“It had gotten to the point where the only options I had left during that intense crisis period was: i). to harm myself or ii). to inflict harm to someone else.

(Rooster sur Twitter)

Je recontacte la police de Londres, afin de signaler que le harcèlement continue. Ils convoquent Rooster.

Au printemps 2019, Rooster change une nouvelle fois sa version des faits. Ille monte encore d’un cran dans la gravité de ses accusations. Ille dit maintenant avoir été violé. Sur le tournage d’Architecture Porn, cette fois.

Rooster continue ses accusations par vagues. Ille décide de changer de nouveau de version, et annonce avoir porté plainte pour viol. Je n’ai à ce jour reçu aucune notification ou convocation, mais ille publie la première page d’un document d’avocat sur les réseaux sociaux. Je ne peux pas présumer de leur véracité. Est-ille allé jusqu’à la dénonciation calomnieuse ou est-ce une énième tentative d’intimidation ? Je ne sais pas. 

En tout cas, n’étant pas à une contradiction près, ille semble admettre avoir formé un couple avec moi, la plainte rappelant que le couple ne présuppose pas du consentement lors d’un rapport sexuel.

☛ Rooster prétend d’abord qu’ille aurait été pénétré par surprise. Les images montrent que c’est impossible.

En ligne, Rooster prétend dans un premier temps que la scène de pegging d’Architecture Porn aurait eu lieu sous l’effet de la surprise. Un making-of du film est en ligne. Les images du making of, ainsi que les rushes complets du film qui sont en ma possession et visibles à la demande, prouvent très clairement l’impossibilité d’une pénétration par surprise. On y voit Rooster attendant la scène de pénétration, déjà en position, avant même que j’entre dans le cadre. Erika Lust a également réfuté la possibilité d’un viol ou d’une agression sexuelle sur ce tournage et celui de Don’t Call Me A Dick. 

☛ Puis Rooster parle d’un signe secret entre nous, que j’aurais délibérément ignoré. Là encore, les images le contredisent.

Rooster préfère ensuite m’accuser d’avoir ignoré un signe qu’ille m’aurait fait, afin que nous arrêtions le rapport pendant la scène. Ce signe secret n’a jamais existé. Pourquoi aurions-nous convenu d’un signe, quand nous pouvions tout simplement nous parler, comme nous l’avons fait tout le reste du tournage ?

Les rushes d’Architecture Porn qui sont en ma possession montrent la scène dans son intégralité, sans le moindre cut, du début à la fin de la pénétration. (Je ne communiquerai le mot de passe de cette vidéo que sur demande.) Et les images contredisent encore une fois les accusations de Rooster. Aucun signe cryptique n’y est échangé, nous sommes connectés par le regard et le toucher, nous rions, nous parlons, nous faisons attention l’un à l’autre. Le moment où Rooster souhaite changer de position, nous changeons de position. La fin de la scène de pénétration est d’ailleurs bien visible dans le making-of.

D’ailleurs, Rooster, interviewé après notre scène, se réjouit dans ce même making-of de la liberté qui nous a été accordée sur le tournage. Ille dit :

“I really love that she (Erika Lust) was OK with a lot of freedom, to do whatever we wanted.”

(Rooster dans le making of d’Architecture Porn)

☛ Rooster utilise une mise en demeure que je lui ai fait envoyer au sujet de Don’t Call Me A Dick.

Rooster ressort alors une lettre d’avocat que je lui ai fait parvenir au début de sa campagne de harcèlement, quand ses accusations portaient encore sur le film Don’t Call Me A Dick. Mon avocat réitérait dans cette mise en demeure les limites dont Rooster m’avait fait part pour ce film, dans lequel ille performait avec Heidi Switch. Voici l’extrait de la lettre.

“(Olympe de G.) invited you to appear in a film she was making entitled Don’t Call Me a Dick. You did so appear. When invited to appear you told (Olympe de G.) you were not willing to have oral sex performed on you, nor to be penetrated in a ’doggy style’ position. You did not set any other sexual boundaries. (Olympe de G.) respected your stipulations about oral sex and doggy style anal sex. “

Dans la scène de pegging d’Architecture Porn, Rooster est à plat ventre. Lorsque Rooster et moi avions parlé tous les deux de nos limites en France, avant le tournage d’Architecture Porn, Rooster m’avait dit que la levrette (“doggy style”) était une position qu’ille ne pratiquait que si ille se sentait intime avec quelqu’un. Rooster m’avait proposé ce soir-là de la pratiquer avec lui, me disant, qu’avec moi, ille se sentait en confiance. Ce soir-là, j’ai préféré que nous ne la pratiquions pas.

Les limites de chacun et chacune dépendent du contexte, et des partenaires. Rooster ne souhaitait pas être pénétré en levrette sur un tournage avec Heidi Switch, qu’ille ne connaissait pas. Cette limite a bien évidemment été respectée. En revanche, Rooster était d’accord pour que nous pratiquions cette position ensemble, deux mois après notre rencontre.

C’est ce que montrent les rushes du tournage. On y assiste à une conversation (à 26’25’’) pendant laquelle Rooster propose lui-même que nous pratiquions une levrette:

“- Rooster: Do you wanna do doggy?
– Olympe: Do I wanna do doggy? As you want, do you like it?
– Rooster: Yeah
– Olympe: What do you prefer? I think you prefer on your back, no? So let’s do it on your back?
– Rooster: Doggy is also good.

(Rooster sur le tournage d’Architecture Porn)

Puis Rooster attend sur le ventre que je le rejoigne, et me guide.

C’est un rapport sexuel discuté, et préparé. Cette préparation et cette discussion sur nos limites sexuelles qui ont eu lieu avant le tournage de la scène ont de nombreux témoins : Erika Lust, ainsi que toute l’équipe du film et la talent manager présente sur le plateau pour s’assurer que les performers sont entendus et se sentent en sécurité.

☛ Pourquoi l’instrumentalisation de #MeToo par Rooster me révolte.

Au delà du cauchemar que Rooster me fait vivre — je me suis déjà exprimée sur les conséquences psychologiques de sa campagne de harcèlement — je suis profondément choquée par la façon dont Rooster se sert (et donc dessert) le mouvement #MeToo afin d’assouvir ses désirs de revanche personnelle. 

Des femmes se battent depuis des années pour faire entendre les témoignages des victimes d’agressions sexuelles sans qu’ils soient remis systématiquement en doute, décrédibilisés. Ce contexte nouveau, fragile, qui favorise la libération d’une parole aussi sincère que douloureuse repose sur le fait que les témoignages des victimes soient acceptés sans remise en question par leur entourage. #MeToo, c’est croire sans hésiter une personne qui exprime sa douleur d’avoir été agressée. Une démarche utile et positive lorsque les victimes ne sont animées par rien d’autre qu’une soif de justice. 

J’ai participé au mouvement #MeToo à l’automne 2017, en parlant pour la première fois d’agressions sexuelles qui me sont arrivées entre mes 11 ans et mes 21 ans sur les réseaux sociaux. Je comprends le sentiment d’injustice, et le besoin d’être entendue. #MeToo a été un moment important dans ma vie. En revanche, que cette dynamique se retourne contre moi, je ne l’avais pas vu venir. Le fameux retour de bâton a été quasi instantané.

Quand Rooster s’est servi des hashtags #MeToo, #TimesUp, ça a été pour propager de façon opportuniste des mensonges terribles, motivés par son désir de revanche personnel contre moi. Associés au hashtag #MeToo, ses témoignages n’ont aucunement été remis en question, ils ont été accueillis avec sympathie. Rooster a été remercié publiquement par des festivals pour sa bravoure, ille a été invité à participer à des tables rondes pour parler de son expérience, pour sensibiliser sur la question de la sécurité sur les tournages de porno. 

Quel cynisme. #MeToo n’est pas un instrument de vengeance pour gérer un sentiment de rejet, de frustration, de paranoïa. #MeToo n’est pas une arme qu’un homme peut retourner contre une femme qui n’a pas voulu de lui. Utiliser #MeToo pour faire du tort à quelqu’un, c’est profondément malhonnête, c’est opportuniste, et c’est surtout ce que l’on peut faire de pire à toutes les victimes qui se battent pour que leur parole ne soit pas remise en question. 

Quand un menteur profite de #MeToo, et profère de fausses accusations de viol ou d’agression sexuelle pour nuire à quelqu’un, ille donne de l’eau au moulin de tous ceux qui mettent la parole des victimes en doute. L’existence même de cette parole opportuniste fragilise la parole des véritables victimes. Et ça, c’est inacceptable. Ça suffit.

☛ Mi-septembre 2019, Rooster est mis en examen pour diffamation.

Rooster a été mis en examen pour diffamation dans le cadre de ses propos tenus sur la plateforme Médium.

Ça ne l’empêche pas de continuer, depuis sa convocation au Palais de Justice, à publier des vidéos appelant au cyber harcèlement en meute.

“If people wanna call out Olympe or call in Olympe – especially if you’re French – please do it! Don’t keep on like putting you know … Use your privilege and do it! (…) She can not sue us all”

(Rooster sur les réseaux sociaux)

Mais cette mise en examen reste une bonne nouvelle.

J’en profite pour partager avec vous cette info utile : le cyber harcèlement en meute est puni par la loi Schiappa depuis août 2018. Jusqu’à présent, seuls les actes répétés par une seule personne pouvaient constituer du harcèlement moral ou sexuel. L’article 222-33-2-2 du Code pénal sanctionnait “le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale”. Le nouveau texte a étendu l’application du droit du harcèlement aux actions de groupe et à l’utilisation de “support numérique ou électronique”. Sont punis les raids menés à des fins de cyberharcèlement dès lors que ces derniers ont des motivations sexuelles ou sexistes. L’ensemble des membres du groupe écopent d’une sanction, même s’ils et elles n’ont pas agi “de façon répétée”. Les peines encourues sont de jusqu’à 3 ans de prison et 45000 euros d’amende. Si le sujet vous intéresse, je vous encourage à lire des articles sur ce procès emblématique que fut celui des cyberharceleurs de la journaliste Nadia Daam, défendue par Maître Éric Morain.

☛ En septembre 2020, la plainte de Rooster pour viol est classée sans suite.

Je suis entendue par la police judiciaire en février 2020 au sujet de la plainte pour viol qu’a effectivement déposée Rooster. Cela a pour conséquence de mettre en pause ma plainte pour harcèlement et atteinte à la vie privée, qui atterrit sur le bureau du même brigadier.

Le brigadier, après m’avoir entendu et visionné les rushes d’Architecture Porn, est très rassurant. Il explique :

« La procédure de “viol” est transmise pour appréciation (ce qui veut dire, à 95%, qu’elle sera classée à l’issue de la lecture par la magistrate). Elle me demande aussi de lui transmettre la plainte pour atteinte à la vie privée, pour peut-être orienter cette procédure vers un autre service de police ».

Pendant le confinement, les attaques de Rooster continue et gangrènent mon entourage direct, en France. Mon anxiété devient handicapante, je suis mise en arrêt de travail mi-juin. L’arrêt est prolongé de mois en mois tout au cours de l’été, et continue à l’automne. Je me repose, et essaie de reprendre des forces.

Début septembre, j’apprends par le biais de la police que la plainte pour viol de Rooster est classée sans suite. Et qu’ils prennent ma plainte pour harcèlement et atteinte à la vie privée en main.

Enfin.

☛☛☛ EN QUELQUES MOTS

Après qu’Olympe de G. a mis fin à leur relation amoureuse, Rooster, acteur porno, l’accuse sur les réseaux sociaux de l’avoir agressé sexuellement, puis violé. En un an et demi, les allégations de Rooster n’ont cessé de se multiplier et de se contredire. Olympe de G. partage en toute transparence le making of et les rushes du film. Rooster a été mis en examen en septembre 2019 pour diffamation, et sa plainte pour viol contre Olympe de G. a été classée sans suite. La police investigue actuellement la plainte pour harcèlement et atteinte à la vie privée d’Olympe de G. contre Rooster.