Journal de grève J181

De mon classisme sur les applis de rencontre

J’étais de passage à Paris cette semaine, et comme à mon habitude, j’ai profité de mon séjour pour accumuler un maximum de matches sur Tinder, Bumble, OKCupid, Happn et compagnie.

En matière sexo-affective, je discrimine principalement (mais fortement) sur le « capital culturel ». Être diplômé ou du moins curieux, intello ou progressiste restant un privilège de classe, je chasse donc plutôt en eaux bourgeoises. Je le sais, je n’aime pas cette idée, et pour autant j’ai du mal à changer ça. 

Moi et mon classisme apprécions donc de swiper depuis le centre de Paris, où la densité d’hommes baisables, d’hommes potentiellement stimulants intellectuellement, et d’hommes cumulant ces deux atouts est bien plus élevée que dans mon village des Côtes d’Armor. Dès que j’ai une minute, dans le métro, en attendant mon café, aux toilettes, hop hop hop, je swipe. Puis je trie les matches une fois rentrée en Bretagne. Le dating en ligne, pratiqué avec un peu de sérieux, ressemble à une véritable industrie personnelle. 

Cette semaine, à Paris, j’ai été très productive. Je me suis fait des sessions de plus d’une heure de swipe avant de dormir. Un soir, je matche avec ce mec. Il a 10 ans de moins que moi, il est FFI (Faisant Fonction d’Interne) dans un hôpital de la région parisienne, il a une dégaine de séducteur un peu poseur. Il me plaît bien, je me dis que je lui écrirai en rentrant en Bretagne, et que j’essaierai d’aller boire un verre avec lui la prochaine fois que je viendrai à Paris. Pour le moment, je ne lui envoie pas de message, j’ai un agenda complètement plein de toute façon. Après avoir enchaîné les obligations pro à un rythme intensif pendant trois jours, mon dernier rendez-vous parisien est à 17h à l’hôpital. Cette fois, c’est perso. J’ai ma première consultation de PMA. 

De l’âge de mes ovocytes 

J’ai décidé d’entamer une démarche de préservation de la fertilité l’année dernière, après notre séparation avec mon partenaire depuis trois ans et demi, Karl. Nous nous sommes quittés juste après avoir essayé de faire un enfant. On a tenté deux mois, et puis il ne se projetait plus dans ce projet-là. Ravaler ce désir d’enfant, ça m’a violemment retourné le bide, à en crier dans l’oreiller. Trois mois après l’arrêt des tentatives, on s’est séparés. Je me suis retrouvée seule dans ma grande maison bretonne, avec ma pile de livres sur l’accouchement physiologique, « tout ce qu’on ne nous dit pas sur la grossesse », « notre corps nous-même », etc., Et je me suis dit que j’allais congeler quelques ovocytes, et voir si je ne ferais pas un bébé en célibataire, si mon envie d’enfant demeurait. 

J’ai commencé par m’intéresser au don d’ovocytes, qui permet de garder pour soi une partie de ses gamètes — si on en fournit suffisamment. Il y a un vrai manque d’ovocytes dans les banques de gamètes. Sans doute parce que la procédure est plus lourde que pour les dons de sperme : il faut faire une stimulation ovarienne, puis il y a un geste chirurgical : une ponction au travers de la paroi du vagin. L’idée de pouvoir aider des personnes dans leur parcours PMA me plaisait. Et puis c’était une façon d’accéder simplement et gratuitement à la préservation de la fertilité, car pour faire congeler mes ovocytes en tant que femme célibataire, la loi bioéthique n’étant pas encore passée, il m’aurait fallu partir en Espagne ou en Belgique et dépenser plusieurs milliers d’euros. Et même des frais annuels pour le maintien au congélo de mes œufs ! 

Au moment où j’ai commencé à me documenter sur le don, j’avais 37 ans et demi. Il me restait exactement 6 mois pour donner mes œufs et tenter d’en garder sous le coude (à 38 ans, la loi française dit que c’est fini, on a les ovules périmés). Je me porte donc candidate tambour battant auprès de l’institut Montsouris. J’obtiens rendez-vous très vite, et mes analyses génétiques ainsi que mon échographie pelvienne se révèlent satisfaisantes. Mais un mois plus tard, mon dossier est finalement refusé par la commission de l’institut Montsouris. La raison : mes antécédents familiaux. Il y a eu beaucoup de cancers dans ma famille, et même s’il n’est pas prouvé que ce soit génétique… Il n’est pas prouvé que ça ne le soit pas non plus. Je peux remballer mes ovocytes. 

En juin, j’ai 38 ans. Et en août, la loi bioéthique passe, ouvrant enfin la PMA aux femmes célibataires, ainsi qu’aux femmes en couple avec une autre fXmme. On ne sait pas encore quand elle sera applicable, mais je prends immédiatement rendez-vous à l’hôpital B. 

Quand je me pointe à la consultation du Dr. Z, ce jour-là, la loi bioéthique n’est pas encore applicable. Il faut donc que je puisse être admise pour raison médicale. Je me suis préparée à me faire claquer la porte du congèle au nez. Mais on ne me pose aucune question, on ne me demande aucune justification personnelle. La consultation est un échange long et intéressant avec le médecin, qui se termine par des formalités administratives. Je serai prise en charge en raison de mes antécédents familiaux. Je sors de l’hôpital surprise et ravie. Il fait beau, je sais que j’ai une chance rare d’être tombée dans ce service qui ne demande pas aux fXmmes de rendre des comptes sur leurs décisions en matière de fertilité et de procréation. Je décide de me poser 20 minutes au soleil pour savourer ce moment avant de prendre ma voiture et de rentrer en Bretagne. 

Des sextos et du virtuel comme sortie du tunnel

C’est là, dans la chaleur de la fin d’après-midi, que je découvre le message de l’interne avec qui j’ai matché. C’est même pas dix mots, mais c’est drôle, et en plus il n’y a pas de fautes. Dans un sourire, je propose qu’on prenne un café en vitesse si son hôpital est sur ma route du retour. Le mec me dit juste : « j’ai envie de plus qu’un café avec toi ». Et ça met le feu aux poudres. Je pense que les poudres étaient déjà très très inflammables de base, pour être honnête. Mais en tout cas, je m’enflamme. Son hôpital n’est pas du tout sur ma route, il est même carrément dans l’autre sens, à 90 minutes de l’hôpital B. Je lui réponds que je ne passerai pas pour un café, mais que s’il veut m’envoyer des sextos… J’ai 4 heures de route, ça égaiera mon trajet. 

À ce moment-là, je n’ai pas échangé de sextos depuis mille ans. Ce n’est pas faute d’avoir proposé, depuis le début de ma grève. Mais je n’ai récolté de mes différents partenaires que des réponses allant de : « Euh là je suis au taff »… à « Hum, ça me déconcentre plus qu’autre chose ! ». Hé ben là, le mec se le fait pas dire deux fois, il m’appelle direct ! Je décroche pas, je suis un peu farouche du téléphone. Il réessaye. 

Bon. Je monte dans ma voiture, histoire de m’isoler un peu, et je prends l’appel. J’entends sa voix grave sur les enceintes de ma caisse me dire que je le fais bander sévère. Je sais plus trop ce qu’il me raconte d’autre, pour être franche, mais on se parle longtemps, il me fait rire, et il a une voix excitante. Il a un accent étranger prononcé, il me dit qu’il est arrivé en France il y a trois mois seulement. Quand on raccroche, je suis très, très excitée. Sur la route, il m’envoie des photos de sa bite, et ça me réjouit. Je m’arrête pour essayer de prendre quelques photos de mes seins, de ma main entre mes jambes. Je me rends compte que je suis rouillée du sexto, mes images ne ressemblent pas à grand chose. La tension sexuelle monte au fil du trajet, je bouillonne, j’ai la tête dans une chambre d’interne en banlieue parisienne, je rate plusieurs fois la sortie sur l’autoroute… Je finis quand même par arriver chez moi — avec une bonne heure de route en plus dans les pattes. À peine posée, il me rappelle, cette fois en visio. Il est à poil, allongé sur son lit, sa bite dans la main. Il crache dans sa paume, il se branle vigoureusement, il m’appelle bébé. Haha ! J’adore ! Il demande à voir ma chatte. Quand je la lui montre, il me dit : « ça c’est de la chatte ! ». Je suis à fond. 

Pendant quatre jours, on décolle pas, on s’envoie des photos, des messages vocaux. Je ressors mes lampes pour bien m’éclairer pendant que je me filme… Je commence à me rappeler comment on fait, les angles, la lumière, les cadres. J’avais pas pris d’images « cul » de moi depuis avant mon premier film porno. C’est comme ça que mes envies de créer de la pornographie étaient nées — en envoyant des sextos à un homme. Ma libido et ma créativité s’étaient emballées très, très fort. C’était en 2016, il y a cinq ans. Ce mois de septembre 2021, j’ai adoré m’y remettre. Célébrer mon corps, mon désir, ce que je trouve beau chez moi, chez les autres, dans le sexe.

Pendant ces quatre jours, je jouis je ne sais même plus combien de fois. Je me touche dès que je rentre à la maison tellement l’interne me chauffe à blanc. Entre les vagues brûlantes de libido et des orgasmes énervés, je me demande si ce n’est pas ça, ce qu’il me faudrait. 

Une relation purement virtuelle. 

Il y a quelque chose d’à la fois libre et rassurant dans cette situation. 

Ce que l’interne me propose de vivre au téléphone, est-ce que dans quelques années, une intelligence artificielle ne me le proposera pas, dans une version à la fois encore plus surprenante et encore plus « faite pour moi » ? Ça ne fait peut-être pas rêver, comme ça, sur le papier, le trip « Her ». Mais avoir à la fois la libido qui grimpe aux rideaux, l’absence de mise en danger affective… Imaginez le nombre et la variété de partenaires potentiels !

Et si la sortie de l’hétéronormativité pouvait se programmer ?

Journal de grève J161

Vu à la télé

Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Ces dernières semaines je me suis autorisée à regarder des trucs a priori pas très stimulants intellectuellement. J’ai regardé Too Hot To Handle sur Netflix. D’abord la version UK, puis la version Brazil, qui est encore meilleure — ça baise dès la première heure, et les hommes y pleurent à chaudes larmes. Ça m’a intéressée de voir les gens essayer de « tomber amoureux » les uns des autres sous l’œil inquisiteur des caméras. Ce qui m’a frappée, c’est comment dans les deux saisons de Too Hot To Handle, pourtant culturellement éloignées, les personnes jaugeaient leur état amoureux. 

Première étape : est-ce que mon cœur bat plus fort quand la personne entre dans la pièce / passe derrière moi ? Ce critère très important indique que l’état amoureux est non décidé, donc subi, donc que la « passion » est forcément présente. 

Deuxième étape : est-ce que des éléments objectifs me permettent de croire que cette personne est faite pour moi ? Est-ce que je vais pouvoir échafauder des rêveries de couple à partir de ce que cette personne me donne à voir (on rit aux mêmes blagues, on pratique tous les deux la natation, etc.)

La première étape, sur la tachycardie ou pas comme signal amoureux, m’a fait marrer. Pour ma part, je ressens évidemment ces signaux quand quelqu’un me plaît, mais je les attribue plus à l’anxiété sociale qu’au signe que le sexe serait bon avec cette personne, ou que je suis en présence d’un partenaire amoureux potentiellement agréable. 

La seconde étape m’a plus fait réfléchir à mes propres mécanismes amoureux. Parce qu’il s’agit de ce qu’on projette, à partir de quelques maigres données, sur une personne qu’on ne connaît pas très bien. Ce processus était poussé à l’extrême dans une autre série de téléréalité que j’ai regardée, toujours sur Netflix, avec un effroi émerveillé : Are You The One ? C’est un mélange de Mariés au premier regard et du Loft, dans lequel 20 personnes doivent trouver leur âme sœur, qui a été préalablement choisie « scientifiquement » par un algorithme. Un couple s’y noue instantanément, dès le premier quart d’heure, parce que le mec a un tatouage Labyrinthe de Pan immédiatement identifié par une fille. Grâce à cette référence commune, le moteur à projections s’emballe, et un baiser plus tard ils sont 100% convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Alors bien sûr, c’est caricatural et un peu risible, surtout que peu de temps après, la fille tire les cheveux d’une autre pour une histoire d’oreillers. Mais ça dit quand même quelque chose sur ce qui se passe dans nos têtes, quand on tombe amoureux. 

Et pour ma part, à chaque rencontre, je dois bien reconnaître que je me raconte quelque chose. Ce n’est jamais la même histoire, chaque personne m’inspire une rêverie ou un espoir uniques. Avec l’un j’imagine être amant.s longtemps sans jamais cohabiter, avec l’autre je me vois me réveiller souvent dans le même lit, avec un autre encore je rêve de partir en voyage loin et longtemps. Ce sont des fictions différentes, parce que leurs héros n’ont rien à voir. Mais ce sont des fictions amoureuses, des projections que je fais. Et si quelqu’un ne m’inspire pas de projection… C’est qu’il ne se passe rien.

J’ai fait une jolie nouvelle rencontre fin juillet. J’ai tout de suite projeté des choses, il a tout de suite projeté des choses. Il s’agissait d’un mec qui, quand on s’est rencontrés, connaissait bien ce que j’écrivais, mes prises de position. Ma projection a été : c’est un mec qui lit, qui est intelligent et cultivé, qui comprend le féminisme, qui comprend mes valeurs. C’est quelqu’un avec qui je vais peut-être (qui sait ?) pouvoir nouer un partenariat équilibré sur les bases que j’expose dans mon journal de grève depuis quelques mois.  

On s’est fréquentés peu de temps, mais intensément. Au détour d’une conversation, il me parle de ses amis, qui se « posent » en couple, après avoir « bien profité ». Je l’interroge sur cette conception du parcours amoureux, et il me dit que pour lui, ne pas se poser en couple, ne pas renoncer à la multiplicité des partenaires sexuels à partir d’un certain âge relève d’un « retard affectif ». Patatras. Je me rends compte à quel point je suis partie du principe que si on se rapprochait après qu’il avait lu mon journal de grève, on était forcément en concordance sur ce que j’y défends, et notamment le droit de jouir de mon corps avec qui je veux, même si je forme un partenariat amoureux privilégié avec un homme. Et bien non. Il y a son histoire personnelle, son environnement social, il y a toute sa réalité à lui, bien loin de mes projections à moi. Ce que je tenais pour évident, un accord tacite sur le fait qu’une relation puisse être belle et forte sans pour autant reposer sur l’exclusivité sexuelle, était en fait fondé sur des chimères, sur une histoire que je me racontais dans ma tête. 

C’est une projection parmi de nombreuses, que je n’ai sans doute même pas eu le temps d’identifier. Il peut m’être difficile de me recentrer sur la petite part de réalité, d’authenticité qu’on veut bien me donner à voir, et seulement là-dessus. Quand une histoire s’achève, un mot me revient souvent : c’est dommage. Ce « dommage », c’est le signe que je regrette presque plus ce qui aurait pu être vécu, ce que j’ai imaginé et projeté, que ce qui a vraiment été. 

De l’abandon

Il y a un état que j’ai de plus en plus de mal à atteindre avec les hommes, au fil de cette grève de l’hétéronormativité. Un état de lâcher prise, d’abandon. 

Je m’en rends compte parce que, de façon très prosaïque, je jouis de plus en plus difficilement dans les bras de quelqu’un d’autre. Seule, ce n’est pas un problème. À deux, je prends beaucoup de plaisir, mais je me retiens, comme pour ne pas lâcher complètement le rebord du bassin. 

Parfois, ça prend des allures de lutte entre mon cerveau et mon clito. Si je m’écoutais, je me mettrais un oreiller sur la tête, je me plongerais dans le noir, pour me réfugier dans mes sensations, pour enfin y arriver… Et puis je me dis que je n’ai pas non plus SI besoin de jouir. Il y a un moment où la phase de plateau saute l’orgasme et va directement à la résolution. Je me calme, je m’endors.

J’en ai pris mon parti ces derniers temps ; quand je fais l’amour, je ne jouis pas forcément, c’est comme ça. À moins que je dégaine un Magic Wand ou un womanizer — là c’est imparable. Mais même si je sors la carte du vibro, je me retrouve à me retenir un peu. Parce qu’il y a beaucoup d’hommes pour qui l’usage de toys pendant le sexe n’est pas normalisé, pas si anodin que ça. Je me rappelle d’un homme qui était très, très loin de me faire jouir, très pilonnage dans son approche, tandis que mon clito baillait aux corneilles. J’ai tendu la main vers mon tiroir de table de nuit et je lui ai présenté mon Magic Wand. Il m’a rétorqué : « Alors là, j’avais jamais vu une meuf avoir besoin d’un vibro pour jouir ». J’ai pensé avec empathie à toutes ces pauvres femmes qui avaient du simuler pour abréger l’acte ou pour ne pas le vexer. Et j’ai joui avec mon vibro. C’était au début de la grève, j’étais encore pleine d’entrain et de fraîcheur. 

Là, j’en arrive à un point où je préfère réserver mes vibros pour mon intimité solo. Je jouis beaucoup et plein de fois quand je suis juste avec moi-même. Avec vibro, sans vibro, les orgasmes sont là, naturels, faciles, à portée de main.

Alors de quoi est-ce que j’ai peur, depuis quelques mois, quand mon corps prend du plaisir avec le corps de quelqu’un d’autre ?

Mes ruptures en série de ces derniers temps me rappellent, chaque fois de façon un peu plus aigüe, ce qui se joue en moi quand je me sens quittée. Le départ de l’autre, la violence d’entendre qu’on ne veut plus me voir, plus me parler, plus faire l’amour avec moi, appuient sur des craintes enracinées profondément d’être trop ceci, pas assez cela  ; d’être fondamentalement étrangère à l’amour, pas aimable. 

Est-ce que si j’arrivais à lâcher ma peur de l’abandon, je parviendrais de nouveau à m’abandonner dans les bras de quelqu’un ?

De l’empreinte des corps

La tête a beau savoir qu’il vaut mieux en rester là avec une personne, que la séparation est le choix le plus sain ; le corps, lui, continue d’appeler cet autre corps d’une façon tout à fait rageante. De l’appeler pour du sexe, pour du sommeil partagé, pour des caresses dans le dos, pour une main posée dans la nuque ou des doigts qui pianotent sur la hanche. La langue appelle sa langue, les mains appellent ses fesses, la bouche appelle son torse, son cou, ses lèvres. Ça vient sans crier gare, au détour d’une chanson, ou d’un moment d’inattention. Ça fait un flash, ça immerge dans le désir, dans le manque. 

Quand on a aimé quelqu’un, je pense qu’il y a un temps de « détox corporelle » qui est incompressible. Je suis très impatiente, alors ce constat m’emmerde prodigieusement. Quand j’ai décidé de passer à autre chose, les élans de ma libido vers quelqu’un qui m’a déçue ou blessée m’agacent, m’attristent, m’inquiètent. Il y a la peur de rester « bloquée » dans cette nostalgie. J’ai parfois essayé de lutter contre ces flashbacks en me mêlant un peu trop rapidement et machinalement aux corps d’autres hommes. Parfois quand l’alchimie est bonne, ça marche, et quel soulagement ! Je me sens lavée de ces élans intrusifs et de ces envies mal placées. Mais souvent, mon corps ne se mêle pas si facilement que ça à celui d’étrangers, je reste froide devant la peau, pourtant douce, de cet homme, devant sa queue, pourtant raide, devant son désir, pourtant là. J’écoute mon envie se retirer, j’explique mon indisponibilité, je demande pardon, je quitte le lit, la peau, je dors ailleurs. Après ces expériences désenchantées, je me sens encore plus nostalgique d’avoir perdu un corps qui m’était familier. 

Pourtant, ce corps aimé est parfois loin, déjà. Je ne me rappelle plus que confusément de son sexe, de sa forme, de sa douceur, de l’odeur dans le creux de ses clavicules, du goût de sa salive. C’est déjà en train de s’évanouir doucement dans l’oubli. Mais ce dont je me rappelle si fort, c’est ce que ce corps m’a fait éprouver. L’envie forte, vivante que j’en ai eu. Ma nostalgie, ce n’est pas tant que ça la nostalgie d’une personne, d’une queue, d’un « bon coup ». C’est plutôt la nostalgie de mon propre désir. Je pense avec regret combien ce corps autre m’a fait me sentir vivante, vibrante. Et c’est de cette intensité de mes émotions et de mes sensations que je me languis… jusqu’au prochain éclat amoureux.

Le désir est une drogue dure. 

Journal de grève J120

Tomber amoureuse : déconstruction

J’ai toujours, toujours été amoureuse. À trois ans déjà, j’étais amoureuse d’un jeune Sébastien dont je me rappelle les cheveux bruns coupés au bol. Depuis ce garçon alpha, j’ai aimé sans relâche, à l’école, au poney, en colo, au collège, au lycée. Je me souviens de leurs prénoms : Emmanuel, Zaccharia, Grégoire, Milan, Alexandre, Gauthier, Ludovic, Mehdi, Frédéric… Pour autant, l’immense majorité de ces garçons, je ne leur parlais pas, et je ne les regardais qu’à la dérobée. Être « amoureuse », c’était avant tout cristalliser mon envie dévorante d’être aimée sur un garçon lointain, inaccessible (le garçon le plus populaire de la classe, un garçon plus âgé, etc). Cette distance avec l’objet de mon amour me permettait de projeter sur lui absolument tout ce que je voulais. Et comme le garçon n’était après tout qu’un écran, je me réservais aussi  la possibilité de tomber amoureuse autant de fois que je le souhaitais ! (Déjà à l’époque, je savais être doublement amoureuse : en 3ème j’aimais Ludovic au collège, et Gauthier au poney !) Je n’avais en fait besoin que d’un (ou deux) support(s) à mes rêveries. 

Et qu’est-ce que je rêvais ! Je rêvais des heures durant, d’une affection et d’une douceur à laquelle je n’avais encore jamais goûté. Le soir, de ma fenêtre au 7ème étage à Paris, je cherchais dans le ciel gris bleu des étoiles filantes, pour faire des vœux. Je ne voyais rien filer, mais je ne me laissais pas abattre, je formulais quand même des souhaits, toujours les mêmes : primo, ne plus avoir deux ans d’avance (j’avais honte de mon jeune âge, qui m’excluait d’office de la vie romantique de ma classe) ; et deuxio « que tous ceux que j’aime m’aiment ». Dans ma grande sagesse, je rajoutais : « mais pas trop quand même, quand ce sera fini pour moi, il ne faudra pas qu’ils deviennent fou ». Il faut dire que je voyais à la maison ce que ça donne, un homme possessif, des claques volaient, et ça ne faisait pas envie. 

Parler aux étoiles n’a pas été très efficace, l’homme qui harcèle si on ne le met pas au centre de son monde, j’ai fini par connaître à mon tour. Mais, à leur décharge, peut-être que les étoiles filantes ne m’accordaient pas trop de crédit parce que je n’ai pas fait que des souhaits amoureux bien branlés. Je me souviens d’un de mes vœux les plus tordus : c’était en 4ème, j’étais « très amoureuse » de Milan, j’avais onze ans. Les yeux tournés vers le ciel, j’ai souhaité de toutes mes forces avoir un pouvoir magique qui, si je le touchais, ferait qu’on resterait collés à jamais, comme des siamois 😅

Mais pourquoi ? 

Pourquoi ces vœux étranges ? Pourquoi cette amoureusite aiguë ? Un manque affectif ? Peut-être un peu. Mais je crois que ce n’était pas si triste, pas si négatif que ça. Je m’ennuyais beaucoup, malgré mes deux ans d’avance. Ce n’était pas de l’ennui intellectuel, je galérais comme tout le monde à faire mes devoirs. Mais de façon plus générale — dans la vie quoi — je m’emmerdais comme un rat. La routine de l’école, puis du collège, me rendaient maussade. Les années tiraient en longueur, il n’y avait pas d’horizon excitant. Au lycée, faire le même trajet chaque matin me plongeait dans des affres dépressifs. Je me créais des itinéraires variés, alternant métro, RER, bus, vélo, pour essayer de ne pas ressentir ce mélange affreux de tristesse et de colère que m’inspirait cette vie répétitive, bornée, cadrée, sous autorité. J’ai détesté l’enfance, le manque d’autonomie, la monotonie. J’avais besoin de stimulation, d’évasion, de matière première pour faire fonctionner mon imagination. La libido a joué ce rôle dans ma vie. Amoureuse, j’avais quelque chose à rêver. Amoureuse, je me sentais vivante. 

Être amoureuse a gardé cette fonction « deus ex machina », à l’âge adulte. Quand je m’emmerdais en agence de pub, où j’ai commencé à bosser à 21 ans, hop, réflexe de survie mentale : je trouvais quelqu’un au bureau sur qui fantasmer. Et là, les hormones coulaient à flot dans mes veines, dopamine, ocytocine, endorphines, comme un shoot. La vie redevenait marrante. Je me ramenais à l’agence à moto, en bas et chaussures à talons. Je faisais des trucs à la con, comme acheter des phéromones sur Internet (😅😅) pour voir si ça marche et si j’allais réussir à pécho ce collègue qui me donnait si chaud. J’écoutais Lil’Kim et Missy Elliott en boucle, c’était drôle, c’était l’aventure. (Et oui, j’ai fini par pécho le fameux collègue — mais c’était nul, trop de pression.)  

Et maintenant ?

Au fil des ans, ma libido a gardé un rôle important dans ma vie. Elle a continué de rendre mes journées, mes semaines plus excitantes, elle m’a poussée à explorer plein de choses : la moto, le parapente, la batterie, la musique… Et surtout, elle est devenue un carburant génial pour créer. À plus de 30 ans, alors que j’avais déjà commencé à réaliser des pubs et des clips, j’ai découvert Tinder, et les sextos. Bien sûr, je suis tombée amoureuse de plusieurs hommes lointains pendant cette période. Et je me suis mise à faire des photos, des vidéos, des poèmes, des dessins, des chansons même (😅😅😅) pour ces hommes X, Y ou Z que je désirais à distance. Car oui, X, Y, Z vivaient à Moscou, Londres, Berlin… Et puis, à un moment, j’ai réalisé que ces hommes lointains, ces « hommes écran », ils étaient devenus les supports non plus de rêveries d’enfant, mais bien de création, de création de femme. J’ai arrêté de leur dédier mes vidéos. Je me suis dit que j’allais tourner du porno — du porno avec de l’ambition, avec des moyens, du porno de femme, pour d’autres femmes. Et ça a été la meilleure décision que j’ai prise 🙂

Aujourd’hui, ça fait 5 ans que je fais du porno et que je tourne mon énergie et mon imagination vers l’écriture, la création. Aujourd’hui, ça fait 20 ans que j’aime des hommes, des hommes proches, aimants, avec qui j’ai formé des projets de vie. 

Ma libido, elle, continue de faire comme quand j’étais enfant. Elle s’enclenche pour des hommes lointains, qui ne vivent pas où je vis, que je ne connais pas bien. Mais maintenant, quand ça arrive, je me laisse bercer par mon désir, pour cet homme, dont j’ai croisé la route, à qui j’ai trouvé du talent, dont le regard m’a touchée. Je profite du « high ». Et je laisse filer. Le simple fait de sentir cette vague monter, dans la tête, dans le bassin, dans la poitrine, de pouvoir désirer et rêver, je savoure, comme si j’étais déjà une vieille dame. 

J’ai arrêté d’appeler ça « tomber amoureuse ». 

Je ne m’agite plus (ou presque plus !) pour conquérir ces hommes. 

Ce désir, je me dis maintenant qu’il m’est dédié, à moi. Quand ma libido a le déclic, je me fais le cadeau d’une vague d’énergie vitale. Cette énergie si forte, si belle, si importante, que j’essaie de faire passer dans mes films, dans mes créations sonores. 

Si je « tombe amoureuse », dans ces moments-là, je crois que c’est de moi 🙂

Journal de grève J119

« Pas de prise de tête »

Ce sont les mots qui reviennent le plus quand je fais défiler les profils de mecs cis hétéro sur Tinder. Comme une litanie, un vœu masculin psalmodié à l’infini. Plus de la moitié des hommes qui écrivent quelque chose sous leurs photos inscrivent ça : ils veulent des « rencontres sans prise de tête ».

J’ai l’impression, quand je swipe à gauche sur cette expression qui s’affiche encore et encore et encore, de toucher du doigt les constructions à l’eau de rose de ces hommes. De voir s’ouvrir des rideaux de velours rouge sur le château de leurs idéaux romantiques. Ces hommes attendent : de l’évidence. Le « pas de prise de tête », c’est l’espoir qu’une femme va être en accord avec eux, qu’ils vont se comprendre, sans avoir à mettre de mots, sans discuter, sans négocier, que ça va couler de source. Qui n’a pas envie de rapports fluides, de communication aisée ? Moi aussi, je rêve de simplicité ! Mais… je sais aussi qu’elle a un prix. Celui de l’ouverture à l’autre, de la co-écoute, celui du courage émotionnel aussi, le courage de se rendre vulnérable. 

Naïveté ou paresse ?

Je trouve plutôt naïve, de la part de grands gaillards de plus de 30, 40 ans, cette quête d’une relation sexo-affective « sans prise de tête », toute lisse. Comment espérer interagir avec d’autres êtres humains, et a fortiori partager de l’intime avec elleux, dans une fluidité parfaite, une simplicité délicieuse, sans anicroche aucune ? Avec qui ça se passe comme ça ? Quelle relation familiale , quel partenariat professionnel ou quelle amitié durable, par exemple, ne rencontrent pas des moments de tension, de discordance, où l’on est obligé.e.s de se « prendre la tête » pour se réaligner, et fonctionner de nouveau en harmonie ? La vie amoureuse est-elle si peu digne d’efforts aux yeux de ces hommes ?

En fait, est-ce que cette injonction au « pas de prise de tête » ne révèlerait pas surtout une certaine paresse ? Alors oui, ces hommes posent en quelque sorte une limite ; ils ne veulent pas de disputes, ils considèrent sans doute que la vie est trop courte pour la passer en prises de bec. Mais refuser de faire l’effort de résoudre le moindre conflit avec ses partenaires, quand on est un homme hétéro, ça revient surtout à s’assoir les bras croisés et à laisser les femmes avec qui on partage sa vie amoureuse s’occuper de prendre soin de la relation de A à Z. Car pour respecter l’injonction d’un homme à l’absence de « prise de tête », les femmes qui le fréquenteront vont devoir dresser leur antennes relationnelles, essayer sans relâche (et souvent non sans anxiété) de le comprendre, de s’ajuster, en se reposant souvent uniquement sur l’implicite, le non-dit. Lorsqu’elles voudront exprimer des besoins, des demandes, elles devront prendre mille précautions pour ne pas le brusquer, pour ne pas risquer de franchir cette limite. Bref, elles consacreront beaucoup d’énergie — et de tact — à prendre soin du lien et, in fine, de cet homme. Au détriment de leurs propres besoins affectifs et personnels. Une femme qui m’a écrit après mes derniers posts m’a dit appeler les hommes phobiques de la prise de tête des « fainéants affectifs ». J’adore ce terme ! 

« L’ingénieur et l’infirmière »

Pour ma part, je trouve que la (fausse) sérénité à laquelle aspirent ces hommes coûte cher en charge émotionnelle aux femmes avec qui ils relationnent. Le dernier épisode du Cœur sur la table,  « l’ingénieur et l’infirmière », explique de façon implacable pourquoi le labeur émotionnel, immense, non reconnu, incombe de façon systémique aux femmes. Je vous le recommande chaudement. J’ajouterai en guise de conclusion que perso, je trouve qu’en plus d’être énergivore, la dictature du « pas de prise de tête » blesse les femmes. Parce qu’instaurer le non-dit comme base de relation, rendre la communication entre deux personnes qui partagent une intimité anxiogène… c’est créer le lit de relations toxiques pour les femmes qui s’y engagent. 

Journal de grève J114

Vraie ou fausse grève ?

« Si tu couches avec des hommes, chérie, tu fais la grève de rien ! » « Deviens lesbienne et fous-nous la paix ! » Récemment, une poignée de femmes s’identifiant comme lesbiennes sont venues écrire des commentaires agacés sous mes vieux posts de journal de grève. Ces façons trop familières ou trop brutales de s’adresser à moi commencent à me braquer et, fatiguée, je les ai bloquées. Mais… je les entends. Et quelque part, elles ont raison : ce serait tellement plus simple de boycotter purement et simplement les bites de mecs cis !

J’ai pris un chemin beaucoup plus tortueux que celui de tourner drastiquement le dos aux hommes : celui de renégocier mes rapports hétéro avec eux. Mais pour que cette négociation puisse avoir lieu, il faut bien que rapports il y ait ! C’est dans le cadre des relations sexo-affectives que j’entretiens avec les hommes que j’essaie activement de réinventer avec eux un mode amoureux qui me convienne. Un mode où mon désir, mon amour même, mon envie de prendre soin de l’autre, puissent cohabiter harmonieusement avec mon besoin de liberté, de respect, d’acceptation de qui je suis.

C’est ambitieux, et si ma grève peut sembler, vue de loin, bien confortable à certain.e.s, je peux vous dire que les négos ne sont pas de tout repos. Voire parfois franchement douloureuses. Ce soir, je suis plutôt d’humeur à faire brûler des pneus devant l’usine à formater de l’amour patriarcal. 

Je vous raconte. 

C’est quoi, une relation digne de ce nom ?

Il y a quelques jours, un des hommes que j’ai fréquentés le plus régulièrement ces trois derniers mois a mis fin à notre liaison. Il l’a fait par What’s app — alors que nous vivons à quelques km l’un de l’autre. Il a eu ces mots, pour justifier le caractère abrupt de sa prise de distance : 

« Il faut savoir prendre tes responsabilités par rapport à ce que t’as voulu que « ce » soit ».  (Ce = notre relation, non nommée.) 

Puis, toujours au sujet de notre lien, il me dit : «  pour moi, il est évident qu’il faut arrêter ce « semblant de chose » ».

Ce que cet homme qualifie de « semblant de chose », c’était le partage de longs moments, une à plusieurs fois par semaine pendant plusieurs mois, d’huîtres au coucher de soleil, de baignades sur les plages bretonnes, des longues conversations pendant lesquelles il me racontait des choses qu’il n’avait, me disait-il, dites à personne. Il était content que je prenne le temps de l’écouter. C’était une relation faite aussi de beaucoup d’intimité physique, de sexe non protégé (safe), tendre, régulier. 

Tout ça résumé par : un « semblant de chose ». Le mépris que j’ai entendu dans ces mots a fait battre le sang dans mes tempes. 

C’est quoi en fait, une relation qui serait digne d’en porter le nom, selon cet homme (et tant d’autres) ? Est-ce que c’est ce type de relation hétéro qui consiste à offrir, en tant que femmes, l’accès exclusif à notre sexe ; dans l’espoir que l’homme avec qui on relationne — si on fait bien attention à ne pas être trop exigeantes dans les premiers mois —  acceptera de construire avec nous un couple… au sein duquel nous supporterons l’essentiel de la charge domestique ?  Mais ce n’est pas une relation, ça, c’est un contrat de dupe !  Entre une offre amoureuse féminine numériquement plus élevée que la demande masculine et le fait que les femmes sont éduquées à accorder plus d’importance que les hommes à la réussite de la vie romantique et affective ; la dynamique des rencontres amoureuses hétéro est biaisée. Elle met les femmes en position de demande, les hommes en position de pouvoir. Pouvoir de choisir, de disposer, même. Ces fondations sont inéquitables, pour ne pas dire pourries. Mais ce serait ça, une relation digne de ce nom, respectable ?

Et bien : très. Peu. Pour. Moi.

Le détail qui tue

Je suis sortie de la respectabilité patriarcale il y a quelques temps déjà. Je me trouve très bien en Terres Salopes, et je compte y rester, merci. 

Depuis mon territoire de meuf qu’on ne prend pas toujours la peine de respecter, je vais continuer à essayer de créer des liens amoureux hors normes. Libres. Empathiques. Où la connexion émotionnelle, la confiance, l’écoute seront les valeurs cardinales. Et comme me l’a conseillé cet homme en sortant de ma vie, je vais « prendre mes responsabilités ». C’est à dire assumer que cette grève que je fais me vaudra aussi parfois, en plus du rejet amoureux, du mépris. 

Cette histoire, je pourrais l’achever là-dessus, mais il reste un détail : ce qui a déclenché la rupture. C’est le détail qui tue, parce qu’il est aussi intime qu’il est, évidemment, politique. Il s’agit de charge sexuelle.  

Après plusieurs mois de relation, j’ai formulé à cet homme deux demandes, pour que moins d’aspects de notre lien reposent sur mes épaules uniquement. Première demande, assez anecdotique : qu’on s’organise mieux pour se voir. Deuxième demande, plus importante : qu’on fasse attention ensemble aux moments où les rapports sexuels étaient safe, comme je ne prends plus de contraceptif. Je lui demandais donc que nous partageions la charge relationnelle (planifier des moments ensemble), et la charge sexuelle (réfléchir à la contraception). 

Et bien… C’était trop demander. C’est, texto, ce qui m’a été répondu. La fertilité, c’est mon intimité, donc c’est mon taff. 

Voilà. J’ai pas lâché. Et la suite, vous la connaissez.

Alors oui, je couche avec des mecs. Et je me prends à les aimer, même, parfois. Et c’est vrai que ma grève est la plupart du temps une grève douce. Je ne roule pas des pelles avec un cocktail molotov à la main. Sur les sujets qui achoppent, j’essaie de communiquer, d’emmener mes amants sur mon terrain. Mais je ne déroge à aucun moment aux principes de ma grève de l’hétéronormativité : mon corps n’appartient qu’à moi. Et je ne porterai plus silencieusement toute la charge sexuelle et émotionnelle de la relation. 

Bref.

Que la grève continue !

Journal de grève J58

En guise d’accroche sur les apps de rencontre, les mecs me demandent quasi systématiquement ce que je fais sur Tinder/Bumble/OkCupid ; si ma grève est terminée. Non. Absolument pas. Faire la grève de l’hétérosexualité comme construction sociale et régime politique, faire la grève de l’hétéronormativité donc ; ça ne veut pas dire pour moi faire la grève du sexe. D’ailleurs, je baise beaucoup plus qu’avant. Et même, parfois, je fais l’amour avec beaucoup d’émotion. Je trouve les hommes que je caresse nus dans mes bras touchants, j’ai de la tendresse pour eux.

Et puis, il y a ce chiffre : aujourd’hui, j’ai réalisé que j’avais eu 69 partenaires sexuels. Car oui, je tiens des comptes, et je le fais avec délice. Depuis mon premier amour, à 15 ans, mon corps a rencontré, parfois « connu » comme on disait au XVIIIe, 69 corps.

69 ! Je trouve que ça se fête.

Et ce qui se fête, c’est aussi que je puisse afficher librement ma joie toute con d’avoir eu 69 rencontres sexuelles, sans me soucier de ce que ça va faire à un homme qui serait dans ma vie à cet instant T. Sans me demander si ça va le.s gêner, blesser, heurter, mettre mal à l’aise. Je ne suis ni fière, ni pas fière de ce nombre, je suis juste joyeuse de me sentir libre et de pouvoir rêvasser en ce dimanche nuageux à tous ces corps que j’ai connus, et au plaisir qu’on a parfois, souvent, pris ensemble.

Ce nombre 69 affiché comme ça, avec légèreté, c’est vraiment pour moi la grève de l’hétéronormativité.  

Journal de grève J53

J’ai peu de temps pour moi, alors ce journal de grève du mois de mai sera plutôt fait de courtes pensées que j’ai envie de partager. C’est beaucoup sur les relations amoureuses, parce qu’il a fait beau, que ça m’a donné envie de rouler des pelles sur la plage, d’être amoureuse, de faire l’amour, et que cette envie simple est en fait vachement compliquée. Cette période intense génère donc en moi un reset sentimental. Bear with me. 

Sur la légèreté. On associe la légèreté amoureuse à une facilité, à quelque chose qu’on ne ferait pas, qu’on ne donnerait pas à l’autre. Je crois que c’est tout le contraire. Pour atteindre la légèreté, il faut beaucoup de sérieux. Il faut se soucier de l’autre, de ses ressentis. Ce n’est que quand on est en confiance, qu’on a réussi à établir une communication honnête et sincère, à poser des bases stables d’entente mutuelle qu’on peut enfin se sentir léger.e.s. 

Sur le pouvoir. J’ai toujours eu une conscience aigüe de ma position de femme dans les relations amoureuses, et plus jeune, je me débattais comme je pouvais avec tout ça en essayant d’inverser le rapport de pouvoir entre moi, et les hommes avec qui je relationnais. Ça s’exprimait de façon assez moche, car j’étais terriblement souvent dans le rapport de force. Ce qui était très insatisfaisant, parce que ce n’était pas moi, je ne souhaite dominer personne. Je souhaite des liens sécures et égalitaires. Ça fait quelques années maintenant que j’ai adopté une autre stratégie : la sincérité. Dire de but en blanc ce que l’on désire, ce que l’on espère, ce qui nous blesse, ce qui nous effraie désamorce très efficacement les rapports de force et de pouvoir. Alors bien sûr, ça dépend sur qui on tombe. Il m’est arrivé que d’anciens amants se servent très fort et très mal de ce que je leur avais offert de mes vulnérabilités. Malgré tout, je reste droite dans mes bottes sur ce point. Et confiante ! Je crois dur comme fer qu’une transparence et une confiance radicales sont des genre de super pouvoirs relationnels. 

Sur le regard des hommes. J’arrive à un moment où le regard masculin sur mon corps ne me narcissise plus du tout. Quand des trucs de mon corps ne me plaisent pas, j’ai un vieux réflexe, celui de chercher une validation chez des mecs. Et puis en fait, ça ne marche plus. Il n’y a que mon regard à moi qui compte. Ça a toujours été comme ça, mais là c’est devenu évident. Alors je me regarde. Je me prends en photo. Je me maquille, de temps en temps. Je me suis racheté des vêtements. Je me drague, quoi ! C’est agréable. 

Sur la décentralisation affective. Quand je suis mélancolique, je me dis que ça me manque, de partager mon quotidien avec quelqu’un que j’aime. Boire du vin, parler tard, profiter de la lumière de la fin de journée, tout ça. Et puis je me rends compte que cette envie de partage d’un quotidien n’a rien à voir avec l’amour romantique, que je serais très heureuse de partager tout ça avec une amie, que je me projetterais avec bonheur dans une coloc, ou une communauté de femmes. Je continue de creuser cette piste de décentralisation de mes besoins affectifs, il y a du boulot, tout un tas de schémas et d’attentes à passer au rouleau compresseur.

Sur la compersion. J’explore l’idée d’avoir du désir et même de l’amour pour des hommes, sans forcément entrer dans une relation amoureuse. Vouloir, ou aimer de loin, en quelque sorte. Je pense que ça peut m’apporter pas mal de bonheur. Plus que les dynamiques de relation déséquilibrées en tout cas !

Sur le care. Je me suis pas mal énervée en début de grève sur le fait que dans mes relations avec les hommes j’ai beaucoup « pris soin ». Que ce soit de leur santé, en insistant pour leur prendre des rendez-vous médicaux quand ils se tordaient de douleur ; ou de notre relation, en imaginant des choses à construire pour deux ; ou encore de notre sexualité, en étant celle qui suggère des pistes à explorer à deux. En début de grève, j’en avais super marre de donner autant. Et après ces quelques semaines, je me rends compte qu’en fait j’adore donner. J’aime le care, j’aime prendre soin des gens que j’aime, j’aime mettre de l’inventivité et de la générosité dans les relations. Il faut « juste » que : je donne aux bonnes personnes, et/ou que je donne sans la moindre attente, juste pour éprouver de la joie à envoyer de l’amour à quelqu’un. Y a du taf.

Au final je suis en grève ; mais qu’est-ce que je bosse sur moi…!

Journal de grève J21

J1 

Il y a eu un raid de masculinistes sur mes posts Instagram de déclaration de grève. Ils ont laissé plein d’emojis médaille (une forme de cyberharcèlement qui cible les « pires gauchos de France ») ; et des commentaires plutôt violents. Les thèmes qui revenaient le plus dans ces commentaires étaient : 

  • « on s’en fout de ta vie » / « Instagram n’est pas ton psy » ; 
  • « de toute façon t’es moche t’intéresses personne tu n’inspires que le dégoût » ; 
  • « espèce de dégénérée tant mieux si vous vous reproduisez pas et que votre espèce disparaît ». 

Et il y avait un peu de mansplaining condescendant : 

  • « sois une meilleure personne tu auras de meilleurs mecs » / « une grève c’est cesser une action, toi tu cesses rien »… 

J’ai constaté avec ce dernier commentaire que c’est quand on vient m’expliquer les mots que j’emploie que c’est le plus difficile pour moi de ne pas répondre. Parce que les mots sont importants pour moi. Et que je fais bien une grève, car je souhaite renégocier les conditions de mes rapports amoureux hétérosexuels. J’espère une sortie de grève, un jour ! J’espère de tout mon cœur réussir à trouver un accord, dans quelques mois, quelques années, et parvenir à créer avec une personne des conditions satisfaisantes pour que je puisse aimer en liberté, donner tout ce que j’ai à donner comme amour sans m’amputer de mes espérances, de mes convictions intellectuelles et politiques. 

Dans les commentaires du raid masculiniste, y avait aussi des drapeaux français avec des éclairs noirs à côté et des têtes de mort. Et des drapeaux arc en ciel avec des signes sens interdit. J’ai pris le temps de bloquer tous ces mecs, un à un. 

J2

J’ai réalisé que mon texte, et le fait que je l’aie rendu public, avaient fait du mal à des personnes que j’aimais. Je m’en suis voulu. Je puise dans mon intimité ma parole politique depuis cinq ans maintenant ; on peut me voir nue et en train de jouir sur Internet, et à l’époque où je performais, c’était une façon pour moi de revendiquer ma liberté, ma fierté d’être désirante et libre, et d’encourager les femmes à arrêter d’avoir honte de leur désir et de leur sexualité. Faire de mon intimité sexuelle et affective un sujet politique est devenu un moteur primordial dans ma vie. Un genre de super-pouvoir qui m’aide à affronter pas mal de situations merdiques. Sublimer les moments les plus durs en écrivant des textes, des films, c’est la meilleure façon que j’ai trouvée de gérer mon hypersensibilité — qui s’exprime d’ailleurs très fort dans mes relations aux hommes. Pour traverser les tempêtes émotionnelles, mon réflexe est d’essayer de changer ma douleur en quelque chose qui a du sens et qui crée de l’échange. Mais quand je me suis rendu compte que j’avais fait du mal à des personnes que j’aimais… je me suis sentie très con. Je leur demande pardon. 

J3

J’ai essayé de rencontrer des gens nouveaux. Je me suis réinscrite sur des apps de rencontre. Mon premier constat, c’est que je me suis rendue compte que vraiment, les filles, j’arrivais pas à liker, en tout cas pas comme ça, pas avec une photo et des emojis sur une app. Je pense que ce serait plus facile si c’était une rencontre dans la vraie vie. Peut-être. En tout cas, pour le lesbianisme politique, j’y suis pas encore ! Ça a été un peu difficile de réaliser que j’étais si enracinée que ça dans mon hétérosexualité, mais j’ai accepté que (pour le moment ?) ce soit comme ça. 

Pour les rencontres avec des mecs, ça n’a pas été facile non plus. Je me suis pas mal pris la tête sur à quel point il fallait que j’arrête tout effort, du fait de ma grève. Par exemple à quelle distance de chez moi est-il admissible que le RDV ait lieu, est-ce que je reste butée ou pas sur un jour de RDV ? Ça paraît con comme questions, mais ça m’a perturbée. Toute rencontre nécessite d’aller vers l’autre. Donc des efforts, des compromis. Je ne peux pas demander à quelqu’un que je ne connais pas de faire « tout le boulot ». J’étais vraiment troublée. Ça m’a pris une nuit pour m’éclaircir les idées. Et puis j’ai compris qu’il fallait juste que je m’en tienne à mon texte initial, celui que j’ai posté le 12 mars, puis réécrit un peu plus récemment.

J’ai compris que je fais plus la grève de l’hétéronormativité que de l’hétérosexualité, au final. J’essaie de renégocier les conditions de mes relations hétérosexuelles. Je fais la grève pour nous pousser (moi la première) à nous demander pourquoi notre orientation sexuelle fait que nous acceptons une forme de domination archaïque sur notre corps et notre libido dans les rapports amoureux. Une forme d’exploitation aussi, de nos compétences en terme de care, de notre empathie, de notre temps, de nos idées, de notre finesse… En fait ma grève, c’est refuser que  l’hétéronormativité s’impose dans mes rapports amoureux sous prétexte que je suis hétérosexuelle.

Donc j’ai décidé de ne pas rajouter des contraintes à une situation déjà difficile pour moi (quand on entame une grève, c’est bien qu’on souffre d’une situation !) et j’ai suivi mon instinct, je suis allée vers l’autre sans trop me prendre la tête sur les détails logistiques, sans non plus faire quoique ce soit dont je n’avais pas envie. 

J 10

Au début ça a bien marché. Le texte de grève a provoqué des discussions intéressantes dès la première rencontre, et le fait de me tenir vraiment à mon principe de transparence radicale sur qui je suis, sans avoir peur de faire peur à l’autre, a créé une dynamique chouette et nouvelle. 

J19

Et puis très vite, ça a calé. Sur la liberté sexuelle, la liberté émotionnelle. 

C’est un challenge énorme, en fait, pour quelqu’un qui crée ou qui a déjà une intimité avec moi, d’accepter ça. J’en ai parlé au téléphone avec mon ex-mari. Lui et moi, on s’est quittés après avoir essayé d’ouvrir notre relation, et on a eu des amant.es en dehors de notre couple. Nous étions très amoureux, mais en dissonance sur plein de sujets de vie (rester à Paris vs partir, enfants ou pas etc.) Au téléphone, il m’a dit que si quelqu’un acceptait ce « deal » de la liberté sexuelle, c’est qu’il y avait un truc qui ne cliquait pas entre nous. Ça m’a étonnée, vu notre passé ensemble. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais je comprends parfaitement ce qu’il me dit. Quand on crée une intimité avec quelqu’un, on a envie d’un cocon, on a envie d’être dans sa bulle de sexe et de sentiments naissants, moi la première. Le besoin d’ouverture vient plus tard. Mais comment démarrer une relation, en espérant qu’elle fonctionne, sans pour autant aborder le sujet crucial de la liberté de jouir de son corps ? J’ai pas de réponse. Juste la peur que ce dont j’ai besoin, ce que j’imagine et rêve de créer se heurte encore et encore et encore au mur de la réalité. De la réalité de notre éducation sentimentale, filles comme garçons. C’est vachement difficile à démanteler, la culture de l’exclusivité. Pour moi la première, qui suis si prompte à ressentir de la jalousie, si je ne me sens pas assez sécurisée dans la relation dans laquelle je suis… Mais je suis prête à bosser là-dessus.

J20 

J’entre dans une nouvelle phase de ma réflexion. J’appréhende le fait que c’est énorme, de demander à une personne qui s’attache à nous, ou bien à une personne qui nous aime déjà de tout son cœur, d’accepter que notre bonheur sentimental ne repose pas QUE sur elle. En fait, je demande à mon partenaire que mon bonheur fasse son bonheur, et que son bonheur fasse mon bonheur, même quand ce bonheur sort du cadre du couple que nous créons. Quand je revendique cette liberté dès le début d’une relation, ou bien soudainement au cœur d’une relation longue, je demande à ce que nous accédions quasi instantanément à la compersion, comme l’explique très bien Charline dans sa vidéo sur le polyamour (dans ma story à la une « en grève »). La compersion, c’est la faculté à se sentir heureux ou heureuse du bonheur de la personne qu’on aime. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.  

Et quand je demande à une personne qui n’a pas spécialement réfléchi à ces questions d’accepter ma liberté, je lui demande de réaliser un travail majeur sur elle, et je lui demande en plus de m’accorder une confiance immense. Car je demande qu’on veuille bien croire que jouir de ma liberté ne m’empêchera pas d’insuffler tout mon amour, et toute mon énergie, dans la relation principale que je cherche à nouer. Que mon engagement n’en sera pas moins loyal. Je me rends compte que c’est difficile d’y croire. 

Je me rends compte également que c’est vachement difficile d’essayer d’être pleinement et radicalement soi-même. En tout cas ça fait le vide autour de soi. C’est solitaire. Je me sens un peu comme si j’avais allumé joyeusement une bougie crépitante et que je me retrouvais brutalement au beau milieu d’un champ de cendres. 

C’est difficile, pour moi, ce vide, parce que je suis quelqu’un qui aime vraiment aimer, qui aime donner, et qui aime être aimée. Ça m’interroge pas mal. Quel chemin va me permettre d’être moi, d’être aimée, d’aimer, d’être heureuse ? Pour le moment, ce que j’entends des gens autour de moi à qui je parle de cette grève, de mes espérances, c’est beaucoup que tout ça est irréaliste. Qu’on ne peut pas tout avoir. Je doute.  

J21 

Ces interrogations m’ont donné envie d’essayer de créer une éthique du rapport amoureux. Une éthique qui me serait très personnelle, bien sûr. Pour l’instant je me suis juste posé des questions. 

  • Comment ne pas sacrifier ma liberté et mes aspirations, tout en prenant soin des personnes que j’aime ?
  • Comment construire une relation sécure pour les deux personnes, sans renoncer à la liberté de chacun.e ?
  • Comment aller paisiblement vers une décentralisation de ma vie affective ? C’est à dire comment faire comprendre que je ne veux pas tout miser sur une seule personne, pour le sexe, les rigolades, les conversations sur le féminisme, la parentalité, les loisirs en commun etc etc ? Mais que je ne souhaite pas pour autant remettre en cause l’importance qu’a pour moi le rapport amoureux ? 

J’ai aussi noté quelques clefs qui me semblent être la base d’une relation amoureuse dans laquelle j’aimerais me projeter :

  • Apprendre à se comprendre soi-même, à connaître ses besoins et ses limites
  • Admettre que les limites de chacun.e des partenaires sont fluctuantes. Ce qui est OK aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et vice-versa.
  • Apprendre à écouter l’autre, même quand les informations qu’il nous donne sur lui/elle dérangent et cherchent à rebondir sur la surface de notre cerveau
  • Apprendre à exprimer clairement ses attentes et ses émotions à son partenaire, quitte à reformuler les choses plusieurs fois, de différentes façons
  • Être capable d’un engagement d’une absolue loyauté
  • Être capable d’un engagement qui devra sans doute être régulièrement redéfini, en fonction des fluctuations des besoins et limites de chacun.e
  • Plutôt que de se caler dans un schéma social préétabli, avoir envie d’imaginer ensemble un mode de relation unique, un format amoureux fait sur-mesure, et oser être extrêmement créatif
  • Cultiver une transparence radicale sur ce qui nous traverse (à moins qu’il existe un accord à deux sur ce que l’autre personne ne souhaite pas savoir de nous)
  • Bannir tout rapport de pouvoir, ou bras de fer de la relation
  • Proposer plutôt sa vulnérabilité comme le plus beau des cadeaux, et réaliser qu’elle est une force immense
  • Se rappeler que nos réactions, nos émotions nous appartiennent toujours ; ne pas en tenir l’autre pour responsable, ne pas lui en faire le reproche
  • Accepter qu’aimer très fort, c’est prendre le risque d’avoir très mal. Et pour avoir moins peur, regarder la souffrance comme la trace que l’on a vécu quelque chose de fort, de beau. La souffrance nous transforme, nous fait avancer, elle n’est pas que quelque chose de négatif. Elle a de la valeur.
  • Connaître ses peurs, et comprendre leur aspect limitant. Ne pas les déguiser en principes, ne pas les laisser nous empêcher de vivre. Accepter de les exprimer, d’imaginer les surmonter tout doucement.
  • Imaginer que l’on peut évoluer avec l’autre, le souhaiter, même !
  • Avoir le courage d’être soi, quitte à perdre l’autre.
  • Avoir le courage de ne pas vouloir perdre l’autre, et mettre sa créativité au service d’une vision commune du rapport amoureux. Savoir recréer la relation sans cesse. 
  • Sortir de la binarité du « ensemble ou pas ensemble ». On peut s’aimer de plein de façons, avec ou sans sexe, en couple, ou hors couple. Faire évoluer les liens d’amour et de respect, de relations sentimentales en relations autres, sans drama, nous ferait beaucoup moins de cicatrices au cœur. Si on s’aime un jour, on peut s’aimer toujours, il suffit de faire bouger les paramètres. Ou bien est-ce encore mon indécrottable idéalisme ? 🙂

Et vous ? Ce serait quoi votre éthique amoureuse ?

En grève

Je commence une grève. C’est une grève mue par une impulsion très personnelle. Mais peut-être que d’autres femmes s’y reconnaîtront. Je fais la grève de l’hétérosexualité.

Préambule. J’ai arrêté tout effort de « séduction » hétérosexuelle il y a quelques temps déjà. J’ai arrêté d’essayer d’être un bon coup il y a trois ou quatre ans, et j’ai arrêté par la même occasion d’essayer d’être belle pour les hommes*, que ce soit celui qui vit chez moi ou ceux que je croise dans l’espace public, au travail. 

En revanche, ces dernières années, j’ai continué à me projeter dans le schéma d’un couple hétérosexuel qui ne serait pas hétéronormé. Et j’ai consacré beaucoup de temps, d’énergie et d’amour à essayer de construire cette utopie. Parce que j’aime des hommes, je tombe amoureuse d’hommes, je désire des hommes. 

Aujourd’hui, je suis fatiguée par 20 ans de relations hétérosexuelles ; finalement toutes aussi hétéronormées les unes que les autres (couple plus ou moins exclusif, plus ou moins possessif, vivant ensemble, faisant des projets ensemble, faisant beaucoup de compromis pour être ensemble). Je suis fatiguée, et je suis en colère, non pas contre les hommes que j’ai aimés et que j’aime, mais contre le schéma de couple dans lequel il me semble que l’on est formatés à se projeter ensemble. 

Je suis fatiguée, car être féministe et en couple est épuisant. Militer publiquement est déjà fatiguant, continuer de militer (en douceur, en écoutant, en expliquant) quand on rentre chez soi l’est encore plus. Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui s’intéresse profondément au féminisme, qui lise beaucoup pour désapprendre les biais et les stéréotypes sexistes, je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne soit pas sur la défensive quand on parle féminicides, culture du viol, charge mentale et charge sexuelle. 

Je n’ai jamais été en couple avec un homme qui ne considère pas que mon corps, ma sexualité et mes sentiments amoureux ne lui sont pas réservés exclusivement. Je n’ai jamais été en couple avec un homme que mes aspirations à jouir d’une grande liberté n’ont pas poussé pas à me quitter brutalement, et à dénoncer mon égoïsme.

Déclaration de grève. Je défends publiquement depuis plusieurs années l’idée que même le plus intime de l’intime est politique. Il est temps que j’étende ma prise de conscience à ce qu’il y a de plus intime pour moi encore que la sexualité : mes rêveries amoureuses. 

Alors j’arrête. 

J’arrête de me contorsionner pour répondre aux attentes des hommes qui ont été, sont et seront dans ma vie.

J’arrête d’insister pour payer les verres des mecs lors d’un premier date, parce que je culpabilise de n’avoir pas envie de rentrer avec eux. J’arrête de m’épiler pour ces mêmes mecs, par peur de les dégoûter.

J’arrête d’accepter que ma sensualité et ma curiosité, mon besoin de tendresse quotidien aussi, ne puissent être assouvis par les hommes que dans le cadre de rapports génitaux qui ne m’intéressent pas tellement. J’arrête de négocier avec eux du peau à peau contre des rapports phallocentrés.

J’arrête de porter la charge sexuelle de la séduction amoureuse (stop les achats de culottes à 60 €), de la santé sexuelle (“et toi, tu t’es fait tester ?”), de la contraception, de la créativité érotique. 

J’arrête d’accepter qu’être en couple signifie que je dois réprimer, refouler, tuer mon désir, quand il n’a pas pour objet l’homme avec qui je vis.

J’arrête de porter pour deux le poids de la culpabilité de ne plus avoir envie de faire l’amour. 

J’arrête de laisser les hommes croire que je leur appartiens, physiquement ou émotionnellement. 

J’arrête de renoncer à ma liberté d’individue, qu’elle soit affective ou sexuelle, pour leur confort psychologique. 

J’arrête d’accepter de me battre, au sein de mon propre foyer, pour pouvoir travailler autant que je le souhaite aux projets qui me tiennent à cœur. J’arrête de négocier avec les hommes pour pouvoir faire ce que j’aime faire, à mon rythme.

J’arrête d’accepter que l’on me dise que je suis « une égoïste », « une femme dure », « incapable de partager » parce que le projet amoureux et la maternité ne sont pas les buts uniques de ma vie de femme.

J’arrête de porter la charge émotionnelle du couple, et de compenser par mon travail personnel de lectures, d’écoutes de podcast sur la communication non violente & co, le manque d’éducation des hommes sur la reconnaissance et l’expression de leurs émotions.

J’arrête de tomber à pieds joints dans des schémas de dépendance affective toxique**, qui m’empêchent de me sentir valide, si je ne suis pas couvée par le regard désirant ou aimant d’un homme.

En fait, j’arrête de ne pas oser être vraiment moi.

Je répète : j’arrête d’essayer tant bien que mal d’être une autre afin qu’on me respecte, et qu’on envisage de former un partenariat amoureux avec moi. 


J’arrête de garder pour moi mes rêves, mes colères, mes aspirations intimes pour ne pas heurter, ni être perçue comme menaçante. 

J’arrête de me contenir pour ne pas être considérée comme sale, salie, salope ; comme une femme qu’on peut brutaliser à coup de ghosting, de remarques condescendantes, d’insultes, de menaces.

J’arrête de donner spontanément toute mon attention, ma confiance, mon empathie, mon temps, mes connaissances, en acceptant qu’on me donne bien peu en retour.

J’arrête d’accepter des situations qui ne me conviennent pas, par envie de bien faire, par envie de réussir un projet amoureux hétéronormé. 

J’arrête de banaliser les efforts que je fais pour être inclue dans la vie des hommes. J’arrête de les considérer comme normaux sous prétexte qu’il faut bien compenser le fait que je suis une femme qui aime l’amour, et qu’en plus je suis féministe.

Bref. J’arrête de réduire mes projections de vie amoureuse au schéma si contraignant et si daté du couple hétéronormé. 

Je n’arrête pas de fréquenter des hommes, je n’arrête pas brutalement de les aimer ou de les désirer, mais je décide d’arrêter NET tout effort vers eux à la minute où je m’aperçois que ce que je suis pose problème, que l’on s’attend à ce que je change, que je donne plus que l’on n’est prêt à me donner.

La grève commence immédiatement. Je ne sais pas quand elle finira. Je ne sais pas où elle va m’emmener : lesbianisme politique, hétéroanarchisme, célibat, polyamour ? Aucune idée. Mais je sais que ça va être chouette.

Et vous ? Vous en êtes où de votre rapport à l’hétérosexualité ?

* Par hommes, j’entends : hommes cis et hétérosexuels.

** Je vais relire Liv Strömquist, Manon Garcia, et Peggy Sastre à ce sujet.

Dans le futur du porno…

Dans le futur du porno, on dira : je peux te pénétrer ?, et même viens, circlue-moi…  parce qu’on aura compris que s’enfoncer sur un corps, l’enrober, l’enfiler, le masser depuis l’intérieur de soi, c’est tout… sauf passif. 

Dans le futur du porno les performers diront aussi bien oh oui que ha non… On entendra des encore mais aussi des arrête, et des plutôt ici, laisse-moi te montrer. 

Dans le futur du porno on aura appris à voir la beauté partout, dans le ferme ou le flasque, le lisse ou le ridé, le poilu ou l’imberbe… les normes auront explosé, et les standards de beauté des années 2020 nous feront l’effet désuet d’images de propagandes, avec ce même type de corps blanc, mince, valide, musclé, hyper sexualisé, dépilé, modelé dans la douleur et répété à l’infini. 

Dans le futur du porno, la caméra filmera les sensations plutôt que les organes. Et quand elle filmera les sexes, elle le fera comme on filme une main, ou un sourcil, à la recherche de soubresauts, d’émotions qui remontent à la surface.

Dans le futur du porno les sexes, les langues et les doigts se mêleront au-delà du spectre des genres, au-delà des dynamiques de domination, sans jugement de valeur. Il n’y aura plus que de la fluidité, et des fluides, et tout ça ruissellera de sérénité. Il n’y aura plus de salope ni de chaudasse, il n’y aura que des personnes désirantes que leurs envies rendent belles et libres. On pourra se laisser aller.

Dans le futur du porno, il n’y aura plus de hashtags, on explorera pour de vrai sans se laisser circlure par les algorithmes. 

Dans le futur du porno, peut-être même qu’il n’y aura plus d’images. On aura redécouvert les incroyables pouvoirs de l’imagination, on ne fera plus que des pornos dans nos têtes. 

Dans le futur du porno, on n’aura plus peur de montrer que le sexe peut émouvoir ou créer un lien. On s’en foutra des conquêtes, ça nous semblera bien préhistorique, tout ça. La sexualité sera devenue la rencontre, l’ouverture. 

Et si dans le futur du porno, plus rien n’était porno ? Et si le sexe n’était plus ce qui nous sépare, ce qu’il faut séparer du reste de nos vies par le mur invisible de la honte ?  
On se baladerait nu.e.s quand il faut chaud et beau, on parlerait en plein jour de techniques de masturbation des vulves. La sexualité pourrait être juste avec soi-même. Ou ne pas être du tout. Et il n’y aurait pas besoin de la cacher. On distinguerait ce qui relève du besoin d’intimité et ce qui relève du tabou, de la honte. Il y aurait des films qui montrent la beauté de ne pas faire l’amour. Les actrices de ce qu’on appelait avant les films porno ne seraient plus méprisées, harcelées, par ceux-là même qui consommaient leurs vidéos. On les remercierait pour le plaisir, pour la générosité. Les travailleuses du sexe auraient les mêmes droits que tous les travailleurs et toutes les travailleuses. Elles ne mourraient plus dans la rue, assassinées, abandonnées, sous l’oeil d’un état indifférent. 


Ce serait beau, non ?

Texte écrit pour l’Arche de Nova