Journal de grève J21

J1 

Il y a eu un raid de masculinistes sur mes posts Instagram de déclaration de grève. Ils ont laissé plein d’emojis médaille (une forme de cyberharcèlement qui cible les « pires gauchos de France ») ; et des commentaires plutôt violents. Les thèmes qui revenaient le plus dans ces commentaires étaient : 

  • « on s’en fout de ta vie » / « Instagram n’est pas ton psy » ; 
  • « de toute façon t’es moche t’intéresses personne tu n’inspires que le dégoût » ; 
  • « espèce de dégénérée tant mieux si vous vous reproduisez pas et que votre espèce disparaît ». 

Et il y avait un peu de mansplaining condescendant : 

  • « sois une meilleure personne tu auras de meilleurs mecs » / « une grève c’est cesser une action, toi tu cesses rien »… 

J’ai constaté avec ce dernier commentaire que c’est quand on vient m’expliquer les mots que j’emploie que c’est le plus difficile pour moi de ne pas répondre. Parce que les mots sont importants pour moi. Et que je fais bien une grève, car je souhaite renégocier les conditions de mes rapports amoureux hétérosexuels. J’espère une sortie de grève, un jour ! J’espère de tout mon cœur réussir à trouver un accord, dans quelques mois, quelques années, et parvenir à créer avec une personne des conditions satisfaisantes pour que je puisse aimer en liberté, donner tout ce que j’ai à donner comme amour sans m’amputer de mes espérances, de mes convictions intellectuelles et politiques. 

Dans les commentaires du raid masculiniste, y avait aussi des drapeaux français avec des éclairs noirs à côté et des têtes de mort. Et des drapeaux arc en ciel avec des signes sens interdit. J’ai pris le temps de bloquer tous ces mecs, un à un. 

J2

J’ai réalisé que mon texte, et le fait que je l’aie rendu public, avaient fait du mal à des personnes que j’aimais. Je m’en suis voulu. Je puise dans mon intimité ma parole politique depuis cinq ans maintenant ; on peut me voir nue et en train de jouir sur Internet, et à l’époque où je performais, c’était une façon pour moi de revendiquer ma liberté, ma fierté d’être désirante et libre, et d’encourager les femmes à arrêter d’avoir honte de leur désir et de leur sexualité. Faire de mon intimité sexuelle et affective un sujet politique est devenu un moteur primordial dans ma vie. Un genre de super-pouvoir qui m’aide à affronter pas mal de situations merdiques. Sublimer les moments les plus durs en écrivant des textes, des films, c’est la meilleure façon que j’ai trouvée de gérer mon hypersensibilité — qui s’exprime d’ailleurs très fort dans mes relations aux hommes. Pour traverser les tempêtes émotionnelles, mon réflexe est d’essayer de changer ma douleur en quelque chose qui a du sens et qui crée de l’échange. Mais quand je me suis rendu compte que j’avais fait du mal à des personnes que j’aimais… je me suis sentie très con. Je leur demande pardon. 

J3

J’ai essayé de rencontrer des gens nouveaux. Je me suis réinscrite sur des apps de rencontre. Mon premier constat, c’est que je me suis rendue compte que vraiment, les filles, j’arrivais pas à liker, en tout cas pas comme ça, pas avec une photo et des emojis sur une app. Je pense que ce serait plus facile si c’était une rencontre dans la vraie vie. Peut-être. En tout cas, pour le lesbianisme politique, j’y suis pas encore ! Ça a été un peu difficile de réaliser que j’étais si enracinée que ça dans mon hétérosexualité, mais j’ai accepté que (pour le moment ?) ce soit comme ça. 

Pour les rencontres avec des mecs, ça n’a pas été facile non plus. Je me suis pas mal pris la tête sur à quel point il fallait que j’arrête tout effort, du fait de ma grève. Par exemple à quelle distance de chez moi est-il admissible que le RDV ait lieu, est-ce que je reste butée ou pas sur un jour de RDV ? Ça paraît con comme questions, mais ça m’a perturbée. Toute rencontre nécessite d’aller vers l’autre. Donc des efforts, des compromis. Je ne peux pas demander à quelqu’un que je ne connais pas de faire « tout le boulot ». J’étais vraiment troublée. Ça m’a pris une nuit pour m’éclaircir les idées. Et puis j’ai compris qu’il fallait juste que je m’en tienne à mon texte initial, celui que j’ai posté le 12 mars, puis réécrit un peu plus récemment.

J’ai compris que je fais plus la grève de l’hétéronormativité que de l’hétérosexualité, au final. J’essaie de renégocier les conditions de mes relations hétérosexuelles. Je fais la grève pour nous pousser (moi la première) à nous demander pourquoi notre orientation sexuelle fait que nous acceptons une forme de domination archaïque sur notre corps et notre libido dans les rapports amoureux. Une forme d’exploitation aussi, de nos compétences en terme de care, de notre empathie, de notre temps, de nos idées, de notre finesse… En fait ma grève, c’est refuser que  l’hétéronormativité s’impose dans mes rapports amoureux sous prétexte que je suis hétérosexuelle.

Donc j’ai décidé de ne pas rajouter des contraintes à une situation déjà difficile pour moi (quand on entame une grève, c’est bien qu’on souffre d’une situation !) et j’ai suivi mon instinct, je suis allée vers l’autre sans trop me prendre la tête sur les détails logistiques, sans non plus faire quoique ce soit dont je n’avais pas envie. 

J 10

Au début ça a bien marché. Le texte de grève a provoqué des discussions intéressantes dès la première rencontre, et le fait de me tenir vraiment à mon principe de transparence radicale sur qui je suis, sans avoir peur de faire peur à l’autre, a créé une dynamique chouette et nouvelle. 

J19

Et puis très vite, ça a calé. Sur la liberté sexuelle, la liberté émotionnelle. 

C’est un challenge énorme, en fait, pour quelqu’un qui crée ou qui a déjà une intimité avec moi, d’accepter ça. J’en ai parlé au téléphone avec mon ex-mari. Lui et moi, on s’est quittés après avoir essayé d’ouvrir notre relation, et on a eu des amant.es en dehors de notre couple. Nous étions très amoureux, mais en dissonance sur plein de sujets de vie (rester à Paris vs partir, enfants ou pas etc.) Au téléphone, il m’a dit que si quelqu’un acceptait ce « deal » de la liberté sexuelle, c’est qu’il y avait un truc qui ne cliquait pas entre nous. Ça m’a étonnée, vu notre passé ensemble. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais je comprends parfaitement ce qu’il me dit. Quand on crée une intimité avec quelqu’un, on a envie d’un cocon, on a envie d’être dans sa bulle de sexe et de sentiments naissants, moi la première. Le besoin d’ouverture vient plus tard. Mais comment démarrer une relation, en espérant qu’elle fonctionne, sans pour autant aborder le sujet crucial de la liberté de jouir de son corps ? J’ai pas de réponse. Juste la peur que ce dont j’ai besoin, ce que j’imagine et rêve de créer se heurte encore et encore et encore au mur de la réalité. De la réalité de notre éducation sentimentale, filles comme garçons. C’est vachement difficile à démanteler, la culture de l’exclusivité. Pour moi la première, qui suis si prompte à ressentir de la jalousie, si je ne me sens pas assez sécurisée dans la relation dans laquelle je suis… Mais je suis prête à bosser là-dessus.

J20 

J’entre dans une nouvelle phase de ma réflexion. J’appréhende le fait que c’est énorme, de demander à une personne qui s’attache à nous, ou bien à une personne qui nous aime déjà de tout son cœur, d’accepter que notre bonheur sentimental ne repose pas QUE sur elle. En fait, je demande à mon partenaire que mon bonheur fasse son bonheur, et que son bonheur fasse mon bonheur, même quand ce bonheur sort du cadre du couple que nous créons. Quand je revendique cette liberté dès le début d’une relation, ou bien soudainement au cœur d’une relation longue, je demande à ce que nous accédions quasi instantanément à la compersion, comme l’explique très bien Charline dans sa vidéo sur le polyamour (dans ma story à la une « en grève »). La compersion, c’est la faculté à se sentir heureux ou heureuse du bonheur de la personne qu’on aime. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.  

Et quand je demande à une personne qui n’a pas spécialement réfléchi à ces questions d’accepter ma liberté, je lui demande de réaliser un travail majeur sur elle, et je lui demande en plus de m’accorder une confiance immense. Car je demande qu’on veuille bien croire que jouir de ma liberté ne m’empêchera pas d’insuffler tout mon amour, et toute mon énergie, dans la relation principale que je cherche à nouer. Que mon engagement n’en sera pas moins loyal. Je me rends compte que c’est difficile d’y croire. 

Je me rends compte également que c’est vachement difficile d’essayer d’être pleinement et radicalement soi-même. En tout cas ça fait le vide autour de soi. C’est solitaire. Je me sens un peu comme si j’avais allumé joyeusement une bougie crépitante et que je me retrouvais brutalement au beau milieu d’un champ de cendres. 

C’est difficile, pour moi, ce vide, parce que je suis quelqu’un qui aime vraiment aimer, qui aime donner, et qui aime être aimée. Ça m’interroge pas mal. Quel chemin va me permettre d’être moi, d’être aimée, d’aimer, d’être heureuse ? Pour le moment, ce que j’entends des gens autour de moi à qui je parle de cette grève, de mes espérances, c’est beaucoup que tout ça est irréaliste. Qu’on ne peut pas tout avoir. Je doute.  

J21 

Ces interrogations m’ont donné envie d’essayer de créer une éthique du rapport amoureux. Une éthique qui me serait très personnelle, bien sûr. Pour l’instant je me suis juste posé des questions. 

  • Comment ne pas sacrifier ma liberté et mes aspirations, tout en prenant soin des personnes que j’aime ?
  • Comment construire une relation sécure pour les deux personnes, sans renoncer à la liberté de chacun.e ?
  • Comment aller paisiblement vers une décentralisation de ma vie affective ? C’est à dire comment faire comprendre que je ne veux pas tout miser sur une seule personne, pour le sexe, les rigolades, les conversations sur le féminisme, la parentalité, les loisirs en commun etc etc ? Mais que je ne souhaite pas pour autant remettre en cause l’importance qu’a pour moi le rapport amoureux ? 

J’ai aussi noté quelques clefs qui me semblent être la base d’une relation amoureuse dans laquelle j’aimerais me projeter :

  • Apprendre à se comprendre soi-même, à connaître ses besoins et ses limites
  • Admettre que les limites de chacun.e des partenaires sont fluctuantes. Ce qui est OK aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et vice-versa.
  • Apprendre à écouter l’autre, même quand les informations qu’il nous donne sur lui/elle dérangent et cherchent à rebondir sur la surface de notre cerveau
  • Apprendre à exprimer clairement ses attentes et ses émotions à son partenaire, quitte à reformuler les choses plusieurs fois, de différentes façons
  • Être capable d’un engagement d’une absolue loyauté
  • Être capable d’un engagement qui devra sans doute être régulièrement redéfini, en fonction des fluctuations des besoins et limites de chacun.e
  • Plutôt que de se caler dans un schéma social préétabli, avoir envie d’imaginer ensemble un mode de relation unique, un format amoureux fait sur-mesure, et oser être extrêmement créatif
  • Cultiver une transparence radicale sur ce qui nous traverse (à moins qu’il existe un accord à deux sur ce que l’autre personne ne souhaite pas savoir de nous)
  • Bannir tout rapport de pouvoir, ou bras de fer de la relation
  • Proposer plutôt sa vulnérabilité comme le plus beau des cadeaux, et réaliser qu’elle est une force immense
  • Se rappeler que nos réactions, nos émotions nous appartiennent toujours ; ne pas en tenir l’autre pour responsable, ne pas lui en faire le reproche
  • Accepter qu’aimer très fort, c’est prendre le risque d’avoir très mal. Et pour avoir moins peur, regarder la souffrance comme la trace que l’on a vécu quelque chose de fort, de beau. La souffrance nous transforme, nous fait avancer, elle n’est pas que quelque chose de négatif. Elle a de la valeur.
  • Connaître ses peurs, et comprendre leur aspect limitant. Ne pas les déguiser en principes, ne pas les laisser nous empêcher de vivre. Accepter de les exprimer, d’imaginer les surmonter tout doucement.
  • Imaginer que l’on peut évoluer avec l’autre, le souhaiter, même !
  • Avoir le courage d’être soi, quitte à perdre l’autre.
  • Avoir le courage de ne pas vouloir perdre l’autre, et mettre sa créativité au service d’une vision commune du rapport amoureux. Savoir recréer la relation sans cesse. 
  • Sortir de la binarité du « ensemble ou pas ensemble ». On peut s’aimer de plein de façons, avec ou sans sexe, en couple, ou hors couple. Faire évoluer les liens d’amour et de respect, de relations sentimentales en relations autres, sans drama, nous ferait beaucoup moins de cicatrices au cœur. Si on s’aime un jour, on peut s’aimer toujours, il suffit de faire bouger les paramètres. Ou bien est-ce encore mon indécrottable idéalisme ? 🙂

Et vous ? Ce serait quoi votre éthique amoureuse ?

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