Journal de grève J120

Tomber amoureuse : déconstruction

J’ai toujours, toujours été amoureuse. À trois ans déjà, j’étais amoureuse d’un jeune Sébastien dont je me rappelle les cheveux bruns coupés au bol. Depuis ce garçon alpha, j’ai aimé sans relâche, à l’école, au poney, en colo, au collège, au lycée. Je me souviens de leurs prénoms : Emmanuel, Zaccharia, Grégoire, Milan, Alexandre, Gauthier, Ludovic, Mehdi, Frédéric… Pour autant, l’immense majorité de ces garçons, je ne leur parlais pas, et je ne les regardais qu’à la dérobée. Être « amoureuse », c’était avant tout cristalliser mon envie dévorante d’être aimée sur un garçon lointain, inaccessible (le garçon le plus populaire de la classe, un garçon plus âgé, etc). Cette distance avec l’objet de mon amour me permettait de projeter sur lui absolument tout ce que je voulais. Et comme le garçon n’était après tout qu’un écran, je me réservais aussi  la possibilité de tomber amoureuse autant de fois que je le souhaitais ! (Déjà à l’époque, je savais être doublement amoureuse : en 3ème j’aimais Ludovic au collège, et Gauthier au poney !) Je n’avais en fait besoin que d’un (ou deux) support(s) à mes rêveries. 

Et qu’est-ce que je rêvais ! Je rêvais des heures durant, d’une affection et d’une douceur à laquelle je n’avais encore jamais goûté. Le soir, de ma fenêtre au 7ème étage à Paris, je cherchais dans le ciel gris bleu des étoiles filantes, pour faire des vœux. Je ne voyais rien filer, mais je ne me laissais pas abattre, je formulais quand même des souhaits, toujours les mêmes : primo, ne plus avoir deux ans d’avance (j’avais honte de mon jeune âge, qui m’excluait d’office de la vie romantique de ma classe) ; et deuxio « que tous ceux que j’aime m’aiment ». Dans ma grande sagesse, je rajoutais : « mais pas trop quand même, quand ce sera fini pour moi, il ne faudra pas qu’ils deviennent fou ». Il faut dire que je voyais à la maison ce que ça donne, un homme possessif, des claques volaient, et ça ne faisait pas envie. 

Parler aux étoiles n’a pas été très efficace, l’homme qui harcèle si on ne le met pas au centre de son monde, j’ai fini par connaître à mon tour. Mais, à leur décharge, peut-être que les étoiles filantes ne m’accordaient pas trop de crédit parce que je n’ai pas fait que des souhaits amoureux bien branlés. Je me souviens d’un de mes vœux les plus tordus : c’était en 4ème, j’étais « très amoureuse » de Milan, j’avais onze ans. Les yeux tournés vers le ciel, j’ai souhaité de toutes mes forces avoir un pouvoir magique qui, si je le touchais, ferait qu’on resterait collés à jamais, comme des siamois 😅

Mais pourquoi ? 

Pourquoi ces vœux étranges ? Pourquoi cette amoureusite aiguë ? Un manque affectif ? Peut-être un peu. Mais je crois que ce n’était pas si triste, pas si négatif que ça. Je m’ennuyais beaucoup, malgré mes deux ans d’avance. Ce n’était pas de l’ennui intellectuel, je galérais comme tout le monde à faire mes devoirs. Mais de façon plus générale — dans la vie quoi — je m’emmerdais comme un rat. La routine de l’école, puis du collège, me rendaient maussade. Les années tiraient en longueur, il n’y avait pas d’horizon excitant. Au lycée, faire le même trajet chaque matin me plongeait dans des affres dépressifs. Je me créais des itinéraires variés, alternant métro, RER, bus, vélo, pour essayer de ne pas ressentir ce mélange affreux de tristesse et de colère que m’inspirait cette vie répétitive, bornée, cadrée, sous autorité. J’ai détesté l’enfance, le manque d’autonomie, la monotonie. J’avais besoin de stimulation, d’évasion, de matière première pour faire fonctionner mon imagination. La libido a joué ce rôle dans ma vie. Amoureuse, j’avais quelque chose à rêver. Amoureuse, je me sentais vivante. 

Être amoureuse a gardé cette fonction « deus ex machina », à l’âge adulte. Quand je m’emmerdais en agence de pub, où j’ai commencé à bosser à 21 ans, hop, réflexe de survie mentale : je trouvais quelqu’un au bureau sur qui fantasmer. Et là, les hormones coulaient à flot dans mes veines, dopamine, ocytocine, endorphines, comme un shoot. La vie redevenait marrante. Je me ramenais à l’agence à moto, en bas et chaussures à talons. Je faisais des trucs à la con, comme acheter des phéromones sur Internet (😅😅) pour voir si ça marche et si j’allais réussir à pécho ce collègue qui me donnait si chaud. J’écoutais Lil’Kim et Missy Elliott en boucle, c’était drôle, c’était l’aventure. (Et oui, j’ai fini par pécho le fameux collègue — mais c’était nul, trop de pression.)  

Et maintenant ?

Au fil des ans, ma libido a gardé un rôle important dans ma vie. Elle a continué de rendre mes journées, mes semaines plus excitantes, elle m’a poussée à explorer plein de choses : la moto, le parapente, la batterie, la musique… Et surtout, elle est devenue un carburant génial pour créer. À plus de 30 ans, alors que j’avais déjà commencé à réaliser des pubs et des clips, j’ai découvert Tinder, et les sextos. Bien sûr, je suis tombée amoureuse de plusieurs hommes lointains pendant cette période. Et je me suis mise à faire des photos, des vidéos, des poèmes, des dessins, des chansons même (😅😅😅) pour ces hommes X, Y ou Z que je désirais à distance. Car oui, X, Y, Z vivaient à Moscou, Londres, Berlin… Et puis, à un moment, j’ai réalisé que ces hommes lointains, ces « hommes écran », ils étaient devenus les supports non plus de rêveries d’enfant, mais bien de création, de création de femme. J’ai arrêté de leur dédier mes vidéos. Je me suis dit que j’allais tourner du porno — du porno avec de l’ambition, avec des moyens, du porno de femme, pour d’autres femmes. Et ça a été la meilleure décision que j’ai prise 🙂

Aujourd’hui, ça fait 5 ans que je fais du porno et que je tourne mon énergie et mon imagination vers l’écriture, la création. Aujourd’hui, ça fait 20 ans que j’aime des hommes, des hommes proches, aimants, avec qui j’ai formé des projets de vie. 

Ma libido, elle, continue de faire comme quand j’étais enfant. Elle s’enclenche pour des hommes lointains, qui ne vivent pas où je vis, que je ne connais pas bien. Mais maintenant, quand ça arrive, je me laisse bercer par mon désir, pour cet homme, dont j’ai croisé la route, à qui j’ai trouvé du talent, dont le regard m’a touchée. Je profite du « high ». Et je laisse filer. Le simple fait de sentir cette vague monter, dans la tête, dans le bassin, dans la poitrine, de pouvoir désirer et rêver, je savoure, comme si j’étais déjà une vieille dame. 

J’ai arrêté d’appeler ça « tomber amoureuse ». 

Je ne m’agite plus (ou presque plus !) pour conquérir ces hommes. 

Ce désir, je me dis maintenant qu’il m’est dédié, à moi. Quand ma libido a le déclic, je me fais le cadeau d’une vague d’énergie vitale. Cette énergie si forte, si belle, si importante, que j’essaie de faire passer dans mes films, dans mes créations sonores. 

Si je « tombe amoureuse », dans ces moments-là, je crois que c’est de moi 🙂

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s