Journal de grève J161

Vu à la télé

Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Ces dernières semaines je me suis autorisée à regarder des trucs a priori pas très stimulants intellectuellement. J’ai regardé Too Hot To Handle sur Netflix. D’abord la version UK, puis la version Brazil, qui est encore meilleure — ça baise dès la première heure, et les hommes y pleurent à chaudes larmes. Ça m’a intéressée de voir les gens essayer de « tomber amoureux » les uns des autres sous l’œil inquisiteur des caméras. Ce qui m’a frappée, c’est comment dans les deux saisons de Too Hot To Handle, pourtant culturellement éloignées, les personnes jaugeaient leur état amoureux. 

Première étape : est-ce que mon cœur bat plus fort quand la personne entre dans la pièce / passe derrière moi ? Ce critère très important indique que l’état amoureux est non décidé, donc subi, donc que la « passion » est forcément présente. 

Deuxième étape : est-ce que des éléments objectifs me permettent de croire que cette personne est faite pour moi ? Est-ce que je vais pouvoir échafauder des rêveries de couple à partir de ce que cette personne me donne à voir (on rit aux mêmes blagues, on pratique tous les deux la natation, etc.)

La première étape, sur la tachycardie ou pas comme signal amoureux, m’a fait marrer. Pour ma part, je ressens évidemment ces signaux quand quelqu’un me plaît, mais je les attribue plus à l’anxiété sociale qu’au signe que le sexe serait bon avec cette personne, ou que je suis en présence d’un partenaire amoureux potentiellement agréable. 

La seconde étape m’a plus fait réfléchir à mes propres mécanismes amoureux. Parce qu’il s’agit de ce qu’on projette, à partir de quelques maigres données, sur une personne qu’on ne connaît pas très bien. Ce processus était poussé à l’extrême dans une autre série de téléréalité que j’ai regardée, toujours sur Netflix, avec un effroi émerveillé : Are You The One ? C’est un mélange de Mariés au premier regard et du Loft, dans lequel 20 personnes doivent trouver leur âme sœur, qui a été préalablement choisie « scientifiquement » par un algorithme. Un couple s’y noue instantanément, dès le premier quart d’heure, parce que le mec a un tatouage Labyrinthe de Pan immédiatement identifié par une fille. Grâce à cette référence commune, le moteur à projections s’emballe, et un baiser plus tard ils sont 100% convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Alors bien sûr, c’est caricatural et un peu risible, surtout que peu de temps après, la fille tire les cheveux d’une autre pour une histoire d’oreillers. Mais ça dit quand même quelque chose sur ce qui se passe dans nos têtes, quand on tombe amoureux. 

Et pour ma part, à chaque rencontre, je dois bien reconnaître que je me raconte quelque chose. Ce n’est jamais la même histoire, chaque personne m’inspire une rêverie ou un espoir uniques. Avec l’un j’imagine être amant.s longtemps sans jamais cohabiter, avec l’autre je me vois me réveiller souvent dans le même lit, avec un autre encore je rêve de partir en voyage loin et longtemps. Ce sont des fictions différentes, parce que leurs héros n’ont rien à voir. Mais ce sont des fictions amoureuses, des projections que je fais. Et si quelqu’un ne m’inspire pas de projection… C’est qu’il ne se passe rien.

J’ai fait une jolie nouvelle rencontre fin juillet. J’ai tout de suite projeté des choses, il a tout de suite projeté des choses. Il s’agissait d’un mec qui, quand on s’est rencontrés, connaissait bien ce que j’écrivais, mes prises de position. Ma projection a été : c’est un mec qui lit, qui est intelligent et cultivé, qui comprend le féminisme, qui comprend mes valeurs. C’est quelqu’un avec qui je vais peut-être (qui sait ?) pouvoir nouer un partenariat équilibré sur les bases que j’expose dans mon journal de grève depuis quelques mois.  

On s’est fréquentés peu de temps, mais intensément. Au détour d’une conversation, il me parle de ses amis, qui se « posent » en couple, après avoir « bien profité ». Je l’interroge sur cette conception du parcours amoureux, et il me dit que pour lui, ne pas se poser en couple, ne pas renoncer à la multiplicité des partenaires sexuels à partir d’un certain âge relève d’un « retard affectif ». Patatras. Je me rends compte à quel point je suis partie du principe que si on se rapprochait après qu’il avait lu mon journal de grève, on était forcément en concordance sur ce que j’y défends, et notamment le droit de jouir de mon corps avec qui je veux, même si je forme un partenariat amoureux privilégié avec un homme. Et bien non. Il y a son histoire personnelle, son environnement social, il y a toute sa réalité à lui, bien loin de mes projections à moi. Ce que je tenais pour évident, un accord tacite sur le fait qu’une relation puisse être belle et forte sans pour autant reposer sur l’exclusivité sexuelle, était en fait fondé sur des chimères, sur une histoire que je me racontais dans ma tête. 

C’est une projection parmi de nombreuses, que je n’ai sans doute même pas eu le temps d’identifier. Il peut m’être difficile de me recentrer sur la petite part de réalité, d’authenticité qu’on veut bien me donner à voir, et seulement là-dessus. Quand une histoire s’achève, un mot me revient souvent : c’est dommage. Ce « dommage », c’est le signe que je regrette presque plus ce qui aurait pu être vécu, ce que j’ai imaginé et projeté, que ce qui a vraiment été. 

De l’abandon

Il y a un état que j’ai de plus en plus de mal à atteindre avec les hommes, au fil de cette grève de l’hétéronormativité. Un état de lâcher prise, d’abandon. 

Je m’en rends compte parce que, de façon très prosaïque, je jouis de plus en plus difficilement dans les bras de quelqu’un d’autre. Seule, ce n’est pas un problème. À deux, je prends beaucoup de plaisir, mais je me retiens, comme pour ne pas lâcher complètement le rebord du bassin. 

Parfois, ça prend des allures de lutte entre mon cerveau et mon clito. Si je m’écoutais, je me mettrais un oreiller sur la tête, je me plongerais dans le noir, pour me réfugier dans mes sensations, pour enfin y arriver… Et puis je me dis que je n’ai pas non plus SI besoin de jouir. Il y a un moment où la phase de plateau saute l’orgasme et va directement à la résolution. Je me calme, je m’endors.

J’en ai pris mon parti ces derniers temps ; quand je fais l’amour, je ne jouis pas forcément, c’est comme ça. À moins que je dégaine un Magic Wand ou un womanizer — là c’est imparable. Mais même si je sors la carte du vibro, je me retrouve à me retenir un peu. Parce qu’il y a beaucoup d’hommes pour qui l’usage de toys pendant le sexe n’est pas normalisé, pas si anodin que ça. Je me rappelle d’un homme qui était très, très loin de me faire jouir, très pilonnage dans son approche, tandis que mon clito baillait aux corneilles. J’ai tendu la main vers mon tiroir de table de nuit et je lui ai présenté mon Magic Wand. Il m’a rétorqué : « Alors là, j’avais jamais vu une meuf avoir besoin d’un vibro pour jouir ». J’ai pensé avec empathie à toutes ces pauvres femmes qui avaient du simuler pour abréger l’acte ou pour ne pas le vexer. Et j’ai joui avec mon vibro. C’était au début de la grève, j’étais encore pleine d’entrain et de fraîcheur. 

Là, j’en arrive à un point où je préfère réserver mes vibros pour mon intimité solo. Je jouis beaucoup et plein de fois quand je suis juste avec moi-même. Avec vibro, sans vibro, les orgasmes sont là, naturels, faciles, à portée de main.

Alors de quoi est-ce que j’ai peur, depuis quelques mois, quand mon corps prend du plaisir avec le corps de quelqu’un d’autre ?

Mes ruptures en série de ces derniers temps me rappellent, chaque fois de façon un peu plus aigüe, ce qui se joue en moi quand je me sens quittée. Le départ de l’autre, la violence d’entendre qu’on ne veut plus me voir, plus me parler, plus faire l’amour avec moi, appuient sur des craintes enracinées profondément d’être trop ceci, pas assez cela  ; d’être fondamentalement étrangère à l’amour, pas aimable. 

Est-ce que si j’arrivais à lâcher ma peur de l’abandon, je parviendrais de nouveau à m’abandonner dans les bras de quelqu’un ?

De l’empreinte des corps

La tête a beau savoir qu’il vaut mieux en rester là avec une personne, que la séparation est le choix le plus sain ; le corps, lui, continue d’appeler cet autre corps d’une façon tout à fait rageante. De l’appeler pour du sexe, pour du sommeil partagé, pour des caresses dans le dos, pour une main posée dans la nuque ou des doigts qui pianotent sur la hanche. La langue appelle sa langue, les mains appellent ses fesses, la bouche appelle son torse, son cou, ses lèvres. Ça vient sans crier gare, au détour d’une chanson, ou d’un moment d’inattention. Ça fait un flash, ça immerge dans le désir, dans le manque. 

Quand on a aimé quelqu’un, je pense qu’il y a un temps de « détox corporelle » qui est incompressible. Je suis très impatiente, alors ce constat m’emmerde prodigieusement. Quand j’ai décidé de passer à autre chose, les élans de ma libido vers quelqu’un qui m’a déçue ou blessée m’agacent, m’attristent, m’inquiètent. Il y a la peur de rester « bloquée » dans cette nostalgie. J’ai parfois essayé de lutter contre ces flashbacks en me mêlant un peu trop rapidement et machinalement aux corps d’autres hommes. Parfois quand l’alchimie est bonne, ça marche, et quel soulagement ! Je me sens lavée de ces élans intrusifs et de ces envies mal placées. Mais souvent, mon corps ne se mêle pas si facilement que ça à celui d’étrangers, je reste froide devant la peau, pourtant douce, de cet homme, devant sa queue, pourtant raide, devant son désir, pourtant là. J’écoute mon envie se retirer, j’explique mon indisponibilité, je demande pardon, je quitte le lit, la peau, je dors ailleurs. Après ces expériences désenchantées, je me sens encore plus nostalgique d’avoir perdu un corps qui m’était familier. 

Pourtant, ce corps aimé est parfois loin, déjà. Je ne me rappelle plus que confusément de son sexe, de sa forme, de sa douceur, de l’odeur dans le creux de ses clavicules, du goût de sa salive. C’est déjà en train de s’évanouir doucement dans l’oubli. Mais ce dont je me rappelle si fort, c’est ce que ce corps m’a fait éprouver. L’envie forte, vivante que j’en ai eu. Ma nostalgie, ce n’est pas tant que ça la nostalgie d’une personne, d’une queue, d’un « bon coup ». C’est plutôt la nostalgie de mon propre désir. Je pense avec regret combien ce corps autre m’a fait me sentir vivante, vibrante. Et c’est de cette intensité de mes émotions et de mes sensations que je me languis… jusqu’au prochain éclat amoureux.

Le désir est une drogue dure. 

One thought on “Journal de grève J161

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s